L’inégalité scolaire en Haïti en contexte de COVID-19

Ecole Nationale de Grand-Pont, Anse à Pitre, Sud-est, Haiti
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Pour la poursuite des activités scolaires en contexte de Covid-19, le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) a opté pour une plateforme éducative permettant l’apprentissage à distance. Compte tenu des problèmes infrastructurels qui se posent en Haïti, cette alternative engendre un accès inégal aux écolier-e-s et par conséquent renforce l’inégalité scolaire en Haïti.

Le jeudi 19 mars 2020, le président de la République, Jovenel Moïse, accompagné des ministres du gouvernement, a déclaré que deux personnes ont été testées positives au nouveau Coronavirus (COVID-19). Rapidement, l’état d’urgence sanitaire a été déclaré sur tout le territoire national, suivi d’un ensemble de mesures afin d’éviter la propagation de la maladie. Les mesures de « confinement » et de distanciation sociale sont entre autres prises par les autorités publiques dans le but de limiter la présence massive de gens dans les espaces publics. Par conséquent, les industries, les églises, les universités ainsi que les écoles ont fermé leurs portes.

Peu à peu, d’autres mesures ont été adoptées pour chaque secteur d’activités, notamment pour les institutions publiques et privées, en vue de faciliter leur fonctionnement dans la mesure du possible. Par ailleurs, le télé-travail et la télé-école sont deux alternatives proposées permettant de poursuivre les activités relatives au travail et à l’éducation, tout en respectant les mesures de « confinement » et de distanciation sociale. Alors, nous pouvons comprendre que, dans ce contexte, les nouvelles technologies de l’information et de la communication s’imposent comme une option intéressante.

En date du 8 avril 2020, le MENFP, à travers son ministre, Josué Agénor Cadet, a annoncé la mise en œuvre d’une plateforme de ressources éducative et d’apprentissage numérique. Cette plateforme aurait pour fonction d’accompagner les élèves dans la poursuite de leur apprentissage durant la période de « confinement », à travers des cours audiovisuels, diffusés sur des stations de radio et de télévision en particulier la radio-télévision nationale d’Haïti. Alors, considérant les instruments nécessaires à la formation à distance, en quoi la télé-école peut répondre à la poursuite des activités scolaires en contexte de Covid-19? La télé-école ne concourt-elle pas à renforcer les inégalités scolaires en Haïti ? Sachant que les écoles privées représentent 80% du système éducatif haïtien, suivant leur propre agenda, ces écoles attendraient-elles les ordonnances du MENFP pour poursuivre leurs activités ?

La télé-école en Haïti, face aux difficultés d’ordre infrastructurel

L’existence des technologies éducatives remonte à plus d’une centaine d’années et on a toujours cru en leur potentiel pour rénover les systèmes éducatifs. La télé-école, bien que sémantiquement pertinente, n’est pas l’appellation la plus appropriée. Généralement, on utilise la notion « télé-enseignement », qui est utilisée par bon nombre de pays comme logique palliative. Dans le contexte COVID-19, le recours à cette technologie pour poursuivre à distance les activités scolaires prend de plus en plus importance, notamment en Haïti. Cependant, son utilisation requiert un ensemble de ressources d’ordre infrastructurel et technique. Dans le cadre de cet article, nous analysons trois (3) éléments : l’énergie, la couverture nationale des canaux médiatiques de diffusion, l’internet et les matériels technologiques relatifs qui constituent les limites de la télé-école surtout dans ce contexte.  

a)      Énergie

 L’énergie reste l’un des problèmes majeurs en Haïti, non seulement en termes de production mais aussi en termes de répartition. En effet, les compagnies indépendantes productrices d’énergie fournissent à l’Électricité d’Haïti (EDH) 60 % de l’électricité totale produite (IPP, Banque Mondiale, 2016). L’EDH est le principal client des compagnies privées. En 2017, la couverture électrique dans le pays était de 25%, ce qui représente un quart de la population (Pauyo, 2017). La zone métropolitaine de Port-au-Prince est la zone la plus électrifiée du territoire, mais le nombre d’heures d’électricité fournie en moyenne par jour baisse progressivement. Dans le milieu rural, le taux d’accès à l’électricité est seulement de 3% (Ibid.). Force est de constater que le système de l’EDH se fait remplacer par des systèmes privés (génératrice, système solaire et onduleur –inverter). En fait, il s’agit d’une stratégie utilisée par certains ménages pour résorber ce manque. Compte tenu de cette réalité, comment les ménages, qui n’ont pas accès à l’électricité et qui n’ont pas un système de substitution à l’EDH, peuvent accéder à la plateforme télé-école du Ministère ?

b)      Couverture nationale des canaux médiatiques de diffusion

En dehors de la problématique de l’énergie, la télé-école fait face au problème de couverture territoriale du canal de diffusion choisi par le MENFP.  En effet, le Ministère a choisi la Radio-Télévision Nationale d’Haïti (RTNH) comme canal de diffusion des contenus de la télé-école. Or, la TNH ne couvre pas l’ensemble du territoire de par son propre réseau. Dans les zones où la TNH n’a pas de réseau, certains ménages y ont accès par satellite à travers deux réseaux privés. L’accès à ces réseaux suppose non seulement un système d’énergie privée, mais aussi un abonnement par mois au réseau. Cela dit, dans ces conditions, n’importe qui ne peut pas avoir accès au canal de diffusion. Par conséquent, l’accès à la télé-école dans ces zones constitue un problème majeur vu ces conditions.

c)       Internet et matériels adéquats

 L’accès à la télé-école ne suppose pas seulement l’accès à l’électricité et au canal de diffusion des contenus, mais aussi nécessite une couverture d’internet et des matériels technologiques adéquats. Or, la réalité du pays en matière d’internet ne permet pas l’utilisation de la plateforme sachant que moins de 10% des ménages ont accès à l’internet, pendant ces dix dernières années (JDN d’après Banque Mondiale, 2010). De plus, le service internet qu’offrent les compagnies n’a pas un débit de qualité permettant une utilisation rapide de la plateforme. Il est aussi important de souligner que pour accéder à la plateforme, les ménages, les écoles, les élèves ont besoin au moins d’un gadget électronique (ordinateur, smartphone, smart tv). La quantité d’élèves ou même d’enseignants à avoir les matériels (gadgets électroniques) adaptés à la formation à distance en Haïti, nous le supposons vu l’absence de données statistiques, est absolument négligeable. Seule une poignée d’écolier-e-s, issue de la majeure partie du temps des catégories sociales aisées de la population, détiendrait de certains de ces matériels adaptés. Pourtant, ces ressources sont nécessaires pour accéder à la plateforme.

En dehors des détails techniques liés au fonctionnement même d’une plateforme éducative, de la numérisation des cursus scolaires, du changement de méthodologie d’enseignement, nous venons de voir que la télé-école se confronte à trois grands obstacles. Lesquels obstacles limitent l’accès du point de vue de la répartition géographique, de l’appartenance à une catégorie sociale et/ou de l’école fréquentée. Donc la télé-école favorise un accès inégal aux contenus éducatifs diffusés et du coup, renforce l’inégalité scolaire en contexte de Covid-19.

 À ce propos, l’inégalité scolaire en Haïti est causée par l’inégalité des chances, à et devant l’école. D’une part, la probabilité de fréquenter un établissement scolaire n’est pas la même pour tous et pour toutes, en raison de : l’inégalité socio-économique des familles, et la répartition inégale des écoles sur le territoire. D’autre part, la qualité de l’éducation n’est pas la même pour tous et pour toutes, compte tenu la hiérarchisation entre milieu urbain et milieu rural, école privée et école publique, école privée élitiste et école privée populaire (Dorvilier, 2011).

En définitif, la mise en place d’une plateforme éducative numérisée, dans des conditions qui ne peuvent permettre l’accès à tous, répondrait à la poursuite de l’école pour une catégorie d’élèves déjà privilégié-e-s dans le système éducatif. En effet, de par les conditions socio-économiques de leurs familles, elle fréquente les meilleures écoles du pays, a accès à une éducation de qualité et aux matériels didactiques modernes. De plus elle habite en ville, du fait que les meilleures écoles s’y trouvent, là où l’énergie et l’internet sont plus accessibles. C’est d’ailleurs ce qui a favorisé le recours de ces écoles à cette alternative en contexte de Covid-19, alors qu’elles l’avaient déjà expérimenté avant. Dans ce cas, la poursuite des activités scolaires n’a pas pris du temps à être effective pour certains parents (de la classe moyenne aisée ou de la bourgeoisie) et leurs enfants. Sachant que, dans cette dynamique, l’inégalité scolaire est renforcée au détriment d’une autre catégorie d’écoles au vu et au su de l’État haïtien.  

Le Numérique et la transposition de l’école à la maison : un système déjà expérimenté par certaines écoles

La fermeture des écoles, en contexte de Covid-19, n’a pas abouti à la suspension des activités scolaires pour tous et pour toutes. En effet, une semaine après que le Covid-19 aura été déclaré en Haïti, certaines écoles (écoles privées élitistes) ont poursuivi leurs cours. Certaines, d’entre elles, ont recouru au système numérique en ligne, d’autres ont opté pour un autre mode opératoire où les parents substituent les professeurs. Des horaires ont été fixés, une méthodologie de travail a été mise au point, leur permettant d’avancer avec leur programme. Dans le dernier cas, le professeur s’entretient avec les parents périodiquement, pour s’assurer du niveau d’avancement du programme.

Par ailleurs, le recours à ce système de formation à distance, n’est pas nouveau dans leur pratique éducative. En effet, celui-ci a été expérimenté au cours des moments de pays-lock. L’intérêt portait sur la recherche d’alternatives pouvant assurer la poursuite de l’apprentissage scolaire à distance, afin de ne pas laisser celle-ci au gré des circonstances. Toutefois, certaines écoles utilisaient déjà ce système bien avant les moments de pays lock. Comme c’est le cas pour Les Normaliens Réunis ou le numérique était déjà d’actualité ; et Sainte Rose de Lima où les parents assuraient l’apprentissage de leurs enfants à domicile (cela découle de notre observation directe). Cela étant, aujourd’hui, pendant la période de la pandémie du Covid-19, il est devenu beaucoup plus aisé pour elles de l’utiliser.

Tout compte fait, la mise en œuvre de l’alternative télé-école comme mesure palliative en contexte de Covid-19 se heurte à de sérieux problèmes d’infrastructures. Il s’ensuit que seule une poignée d’écolier-e-s aura accès à cette plateforme. En ce sens, cette plateforme alternative constitue un renforcement de l’inégalité scolaire en Haïti, qui se situe à deux niveaux en contexte de Covid-19. D’une part, au niveau des infrastructures où l’accessibilité aux ressources est fonction du milieu et des conditions socio-économiques des familles ; d’autre part au niveau des écoles qui ne peuvent recourir à la formation à distance. La fermeture des écoles favorise par conséquent un fonctionnement à double vitesse de l’éducation, qu’on lui connait déjà dans les périodes considérées normales.

1 Comment

  1. Il est au savoir d’une bonne partie de la population haïtienne qui, réside au sein du territoire ou ailleurs que l’éducation à distance requiert des matériels et des moyens nécessaires pour sa réalisation. De plus, un pays dont 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté nous laisse à croire clairement que la télé-école comme alternative à la poursuite de l’éducation ne pourrait pas être répartie de manière équitable, puisqu’il nous manque les moyenne. C’est pour cela, je tiens fort à apprécier ton article, car il est évident que chaque haïtien, dans un moment donné, aurait pu penser à la faiblesse de cette alternative, mais toi tu as su comment exprimer cette idée en la soutenant sur la base des recherches antérieures.
    Je me pose cette question: Serions-nous en mesure de proposer une alternative d’apprentissage, avec moins de faiblesses bien entendu, qui soit équitable durant la pandémie de la Covid-19?

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