Déguerpissement de Lessage à la FASCH : une occasion de revenir sur le problème de cafétéria à l’UEH

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Depuis environ deux semaines, le dossier de déguerpissement de Lessage Azor dans l’enceinte de la Faculté des sciences humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti (UEH) défraie la chronique. Des commentaires pullulent sur la toile, certains insultent et fustigent les dirigeant-e-s du conseil de coordination de la FASCH. Ceux et celles qui s’alignent sur cette position voient Lessage comme un bienfaiteur pour des étudiant-e-s et ex-étudiant-e-s qui deviennent professeurs, professionnels, autorités publiques et fonctionnaires de l’État. Ils et elles pensent aussi que cette décision aura des conséquences sur la vie de certain-e-s étudiant-e-s quand on considère le rapport de solidarité que développe Lessage en faveur de cette catégorie à l’UEH comme vendeur dans l’espace facultaire. Cependant, d’autres commentaires allant du côté de raisonnement sur la décision que prend le conseil de coordination de la FASCH en laissant croire qu’il ne faut pas gérer cette question avec sentiment dans la mesure où l’espace universitaire doit avoir un niveau standard, voire un minimum destiné au respect de la dignité des consommateurs  et consommatrices dans la cafétéria.  

Le vendredi 28 mai 2020, un mouvement de concert de casserole a même émergé par des étudiant-e-s et d’autres citoyens et citoyennes de la population pour exiger la réintégration de M. Azor dans l’enceinte de la dite Faculté pour continuer ses activités de petit commerce. Face à cela, certains pensent déjà à une intensification de la crise au sein de la FASCH. Pourquoi cette décision a suscité autant de controverses ? Quels sont les intérêts des différents protagonistes dans l’affaire Lessage ? Comment ce dossier peut-il amener à poser le problème de cafétéria au sein de l’UEH, notamment à la FASCH ? Avant toute tentative de réponse à ces questions que ce papier ne prétend pas présenter, restituons d’abord le fait.        

Lessage Azor sur les ruines de sa boutique à la FASCH
Lessage Azor sur les ruines de sa boutique à la FASCH
CP: Kervens CHERY

Dans une correspondance (ADM-Fac-514), portant la signature du secrétaire général de la FASH, Monsieur Yves Barthelemy, adressée à Monsieur Azor en date du 27 mai 2020, l’exigence a été faite à ce dernier de procéder à la démolition de sa construction sur le terrain de la Faculté dans un délai de 72 heures. Ainsi, depuis que Lessage Azor a procédé à la démolition de sa construction, cette action a été l’objet de moult interprétations. Des observateurs avisés questionnent le contexte dans lequel cette décision est prise et se demandent si l’affaire Lessage ne serait pas une diversion profitable à l’élection illégitimement annoncée au sein de l’UEH. Ce raisonnement aurait tout son sens si l’on tiendrait compte du poids politique de la FASCH dans cette affaire d’élections traditionnellement. Même s’il s’agit de la diversion, il y un fait important dans l’affaire Lessage, un des problèmes structurels au sein de l’UEH resurgit, la question de la cafétéria qu’il faut déceler un peu plus loin dans cet article.

UEH, FASCH et problème de cafétéria     

Parmi les problèmes structurels auxquels l’UEH et la FASCH en particulier font face, la cafétéria y compte et s’avère l’un des plus essentiels. En clair, on peut en citer d’autres comme la question de bibliothèque, de laboratoire, des espaces de loisirs, de l’internet, de petite pharmacie, de fontaine d’eau, des sorties de terrain et de l’allocation pour étudiant qui sont aussi importants mais sont loin d’être résolus de par la nonchalance, le manque de volonté et l’irresponsabilité de l’État en Haïti et des dirigeant-e-s de l’UEH. Étant structurels, ces problèmes tant qu’ils ne sont pas résolus, refont et feront surface à chaque moment de crise à l’UEH. Si l’on revient sur la mise en place de la cafétéria, l’on constate qu’elle n’existe pas d’hier et historiquement elle revient comme une problématique majeure qui ne cesse de faire l’objet de revendications par des générations d’étudiant-e-s militant-e-s ou non et contestataires. Car, ici, il s’agit de la matérialité, d’une condition inhérente à la vie estudiantine.

Cette question est tellement d’importance pour l’UEH que l’ex-recteur Pierre Marie Paquiot eut à déclarer que : « L’idée de créer une cafétéria pour les étudiants, les professeurs, le personnel administratif et de soutien de l’UEH ne date pas d’aujourd’hui. Mais, aucun des gouvernements précédents n’avait accepté de l’exécuter». Cependant, l’ex-recteur avait précisé plus loin que : « Le gouvernement de transition, via la Primature, a décidé de matérialiser ce projet sans même prendre contact avec le Rectorat. C’est par lettre que la Primature nous a annoncé qu’elle a fait aménager un espace au Champ de Mars pour loger une cafétéria, une bibliothèque et une salle d’informatique pour l’université d’Etat d’Haïti », (Le Nouvelliste, 3-8-2006).

Dans ces deux courts extraits rapportant les déclarations de l’ex-recteur, deux éléments retiennent l’attention. Le premier met l’emphase sur la mise en place de la cafétéria qui est tout à fait légitime. Le fait qu’il mentionne l’ensemble du personnel de l’UEH, cela donne l’impression que Paquiot se dotait d’une vision de la cafétéria digne de ce nom qui ambitionne non seulement de satisfaire le besoin de toutes les catégories mais aussi et surtout d’offrir une nourriture de qualité pour les bénéficiaires avec dignité. Même si en réalité, au cours de son passage comme recteur, il n’a pas su matérialiser l’existence de cette cafétéria à l’UEH. Le second fait état de la mainmise du pouvoir central qui dédouane l’UEH de ses responsabilités. Pourquoi la Primature a fait émerger une cafétéria au Champ-de-Mars sans contacter le rectorat au préalable ? Est-ce-que cette décision ne constituait pas une atteinte à l’autonomie, l’indépendance et la souveraineté de l’UEH ?

Au regard de ces question l’article du Nouvelliste a précisé ce qui suit :

La gestion de la cafétéria est assurée par le rectorat de l’UEH. Cependant, son personnel ainsi que la firme responsable de fournir et de préparer la nourriture ont été engagés par la Primature. « Nous avons seulement signé le contrat avec les traiteurs », indique Pierre Marie Paquiot tout en rejetant d’un revers de main les critiques qui font croire que le rectorat a engagé le personnel de la cafétéria sur une base d’affectivité. Une enveloppe de 3 millions 187 mille 500 gourdes sur les 31 millions 500 mille réclamées par les responsables de l’UEH pour démarrer le projet a été débloquée par l’ancien gouvernement. Selon les informations fournies par l’administrateur du projet Lambert Antoine, cette somme dont une bonne partie a été utilisée pour achever les travaux de réaménagement au niveau du siège est déjà épuisée.

(Ibid.)

Cet extrait ne fait que ressortir la portée, le rapport de subalternisation teinté de démagogie développé historiquement par des responsables de l’État en Haïti à l’égard de l’UEH. La somme mentionnée ici pour achever les travaux qui a été épuisée a été considérée comme la fin du projet, car on entendait plus parler d’une cafétéria d’étudiant au Champ-de-Mars.

Il est à rappeler qu’en 2009, cette même démagogie de doter l’UEH d’une cafétéria a été à l’ordre du jour sous la présidence de René G. Préval. Le pays faisait face à une crise de la faim grave surnommée « Grangou Klowòks » par la population. Ainsi, certaines facultés des sciences humaines et sociales commençaient à réfléchir pour voir comment accompagner la population dans ses revendications en cette situation de crise. Préval dans une logique de calmer la fureur des étudiant-e-s contestataires venait avec une espèce de cantine universitaire. Cette démarche a été opérationnalisée dans une ambiance quasi-indigne en termes de respect des droits des étudiant-e-s bénéficiaires. La distribution a été faite sous l’effet des grandes échauffourées, des bousculades et parfois même des bastonnades pour que des étudiant-e-s obtiennent un plat chaud, dans un pick-up sous un soleil de plomb, dont la quantité a été insuffisante pour le nombre à servir. Un groupe d’étudiant-e-s contestataires à la FASCH avaient dénoncé cette manière révoltante, minable et lamentable de présenter de la nourriture à des êtres humains et éventuellement de futurs responsables et dirigeant-e-s du pays et de l’UEH. Ils et elles avaient mis à nu l’irresponsabilité de l’État face au non-respect de la dignité et de l’intégrité de la personne humaine en se référant à la problématique de la cafétéria à l’UEH.          

Revenons à la FASCH dans cette conjoncture qui a soulevé de nouveau la problématique de l’existence d’une cafétéria dans cet espace facultaire. En effet, le tremblement de terre dévastateur de janvier 2010 a saccagé le bâtiment de la FASCH. Dix (10) ans plus tard, les travaux de reconstruction de cet édifice sont sur le point de s’achever. C’est la firme Execo S.A. qui a le contrat d’exécution, supervisé par Groupe Trame S.A. Le maitre d’ouvrage est le Rectorat UEH et le maitre d’ouvrage délégué est : BMPAD ; et le projet est financé par le gouvernement du Japon (Don KR) pour une durée de 10 mois. En regardant la maquette de cette reconstruction, nulle part mention n’est faite de la présence de cafétéria. Or, depuis des lustres, les étudiant-e-s de cette faculté ne cessent de réclamer de meilleures conditions d’études, avec emphase sur la présence d’une bibliothèque bien équipée et d’une cafétéria entre autres. Cela laisse présager que le problème de la cafétéria qui constitue l’un des problèmes structurels de la FASCH, est traité avec désinvolture. Il n’est jamais une priorité pour les dirigeant-e-s de l’UEH et de la FASCH. Il est à souligner également que le coût de cette reconstruction ne figure pas dans la fiche technique de ce projet. Ce qui porte à questionner sur le coût réel de la reconstruction et pourquoi cette information n’est pas présente sur la fiche technique ? Est-ce une tentative de corruption ou de non transparence dans l’utilisation du fonds reçu ?

Les travaux de reconstruction du bâtiment de la FASCH
CP: Samuel Etzer JRL DORVILIER

Des vendeurs dans l’espace de l’UEH : reflet de l’inégalité sociale dans la société haïtienne 

Le cas Lessage n’est pas unique au sein de l’UEH. Que ce soit à la Faculté de Droit et des Sciences Economique (FDSE), à la Faculté d’Ethnologie (FE), à l’Institut National de Gestion et des Hautes Etudes Internationales (INHAGEI), à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) etc. ce sont ces marchands ambulants qui assurent la restauration du personnel de l’UEH là où l’État s’estompe. Ces vendeurs et vendeuses non seulement assurent leur reproduction mais participent à leur façon à la formation de nombre d’étudiant-e-s et de cadres du pays, car souvent ils/elles n’hésitent pas à vendre à crédit aux étudiant-e-s moins fortuné-e-s. Ainsi, le déguerpissement de Lessage n’est pas seulement une question d’abus ou d’injustice contre des malheureux qui fréquentent l’espace de l’université pour se débrouiller. Il est également une menace aux étudiant-e-s moins fortuné-e-s, qui ne pourront pas se restaurer à la FASCH et du coup seront moins aptes à étudier. L’expulsion de Lessage entre dans la même démagogie traditionnelle des dirigeant-e-s de la FASCH. Elle ne charrie en aucun cas la matérialisation de la cafétéria au sein de cette faculté sinon elle ressemble beaucoup à une tentative de persécution liée à la diversion vu le contexte d’élections qui est à l’ordre du jour à l’UEH.

D’un autre côté, l’affaire Lessage est aussi un moyen d’analyser les inégalités sociales qui sévissent dans la société. Comment peut-on comprendre des malheureux qui passent plus de 20 ans dans des entités sans jamais bénéficier d’une politique d’intégration? Leurs conditions matérielles d’existence sont toujours difficiles. Alors qu’ils font partie des entités qui prétendent étudier les conditions de l’être humain sans discrimination ni préjugé, pourtant ils sont exclus du système. Ces malheureux qui ne font pas véritablement de progrès socio-économique sont doublement victimes de ce système d’exclusion et d’inégalité.   

Qu’il urge de combattre les inégalités et les exclusions sociales au sein de la seule université publique du pays. Que les professeurs et les étudiant-e-s réalisent des recherches sur ces sujets afin d’aider le pays à sortir de ce bourbier. Avec cela, avoir une cafétéria digne de ce nom à l’UEH ne sera pas une faveur, mais un droit dont les étudiant-e-s et le personnel de l’Université doivent en jouir. De plus, déguerpir de force les vendeurs et vendeuses ambulant-e-s est un mécanisme qui risque d’alimenter les inégalités sociales.     

En somme, l’affaire Lessage est une occasion de revenir sur la nécessité d’avoir une cafétéria digne de ce nom au sein de l’UEH. Il ne s’agit pas de créer un modèle fondé sur des vielles pratiques malsaines : pito nou lèd nou la, degaje pa peche, akoupi m chaje w oubyen chyen janbe au sens où l’on va garder le ticouloutisme en ne respectant pas les principes standard d’une vraie cafétéria. L’UEH particulièrement la FASCH doit se doter d’une cafétéria où tout le personnel de la faculté peut consommer de façon écologique tout en mettant l’accent sur le respect de la dignité des professeurs, des étudiant-e-s et du personnel administratif et de soutien qui la fréquentent. Dans cette démarche, Lessage Azor doit jouer son rôle dans la mise en place de cette cafétéria vu ses expériences dans l’activité de vendeur à la FASCH. Il serait possible, dans une autre perspective, de créer une coopérative de restauration tout en intégrant Lessage dans cette démarche. À telle enseigne, des formations sur cette affaire doivent être envisagées pour renforcer ses capacités.

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