Parodier, esquiver et gazouiller : le modèle de dirigeant haïtien

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Très souvent, dans la société haïtienne, les citoyens-nes ne se représentent l’État que par désobligeance et désengagement. Les réflexions et critiques souvent émises par des intellectuels haïtiens et étrangers pointent toujours l’État comme une structure accumulant échec, inefficacité et irresponsabilité. Les manques de sérénité et de volonté manifeste dont les dirigeants font preuve périodiquement en ayant la gestion et la gouverne du pays attestent d’une lamentable désinvolte. La culture de nonchalance et de détournement de toute sorte caractérise abjectement le comportement des plus hauts responsables jusqu’à la plus petite catégorie fonctionnaire de l’administration publique. Les relations entre la population et ses dirigeants sur la manière d’aborder les défis et handicaps sociétaux dans la majorité des cas ne relèvent que d’embrouille et de tergiversation. Les décideurs et ordonnateurs de l’État se parent de démagogie et de déloyauté, une fois parvenir aux plus prestigieux postes de responsabilité dans l’administration publique. Le reflexe de râpasse, la conception jouissive des officiels haïtiens circonscrivant l’étoffe étatique, frôle, titille son quasi-inexistence. Dans leurs différentes entreprises et réalisations, lorsqu’on se met à saisir les logiques suivant lesquelles les dirigeants de l’État font tourner l’administration publique, le constat de leur non-implication délibérée à faire articuler institution et bonne gouvernance, demeure un incongru.

En Haïti, les autorités publiques font montre d’une désobligeance historique, s’agissant d’afficher du sérieux et de responsabilité. Le déni d’engagement et l’influx d’insouciance systématique entrave la gouvernance politico-économique de la population. L’empressement et la volupté des gouvernants les dépouillent presqu’incessamment de tout bon sens, de tout comportement rationnel, méthodique et rigoureux en ce qui a trait à l’organisation et la planification de la vie des gouvernés. Ils (les dirigeants) s’engouffrent et s’enlisent dans des artifices synchronisant subterfuge et supercherie en lieu et place de discernement et potentialité. Des défis de la population, ils s’en moquent royalement. Ils préfèrent s’obstiner dans l’étreinte pérenne de leur position de privilégié.

Le culte de l’excuse blâmable, de l’exemption peinard chez nos dirigeants, consiste à occulter en toute difformité leur incapacité et incompétence. Des formules grotesques de l’esquive semblent devenir la tendance dominante de fuite de responsabilité et en même temps de trouvaille de bonne grâce auprès de la population. Des Jargons comme : se pa fòt nou, nou pa kay bay pèp la manti men nou pa kapab, mare senti nou bagay yo rèd, nou gèlè poko ap soti nan sa nou ye la – sont autant de locutions mobilisées dans les communications des responsables et dirigeants politiques haïtiens pour pasticher, ridiculiser la grande majorité de la population en lieu et place d’une concertation sereine sur la délimitation des priorités et urgences. Cette attitude et comportement des élus et dirigeants contribuent, participent, selon Christophe Wargny, des mécanismes usés historiquement par les élites et dirigeants paralysant la création de l’État de droit, la fondation réelle de l’État en Haïti. Il évoque le malheur du sous-développement de la société haïtienne en dénonçant la latitude des élites et dirigeants en accord ou sous l’hospice des puissances étrangères pour perpétuer le malheur d’Haïti. Il avance : « Les élites locales, cupides et cyniques, sans foi ni loi ni remords se sont toujours appuyée sur la France et les USA pour maintenir ce pays en quarantaine et en coupe réglée, pour l’empêcher d’exister.[1]»  La situation de désagrégation continuelle de la société haïtienne ne cesse d’aggraver presqu’à tous les égards. Les événements comme les catastrophes naturels, les crises politiques et la dégradation des conditions de vie d’une majeure partie de la population ne manquent une occasion de nous le rappeler. La recension des challenges et des situations défaitistes corroborant l’impuissance de l’État est quasi quotidiennement manifeste : ici, des populations crevant de faim quotidiennement, là-bas d’autres observant, regardant des proches agoniser sur les parterres des hôpitaux publics. Ces faits, par leur surreprésentation dans le quotidien des gens en Haïti, attestent d’une profonde faillite des élites gouvernantes.

Les indifférences s’accumulent de façon telle que l’imaginaire de dirigeant/responsable d’État subisse de grandes carences symboliques tout au long de notre histoire de peuple libre. Cette situation de distanciation entre les élites dirigeantes et les citoyens-nes remonte vraisemblablement depuis après notre indépendance. Cette situation, Jean Casimir la décrit, la présente comme un vrai dialogue de sourds. Il analyse avec beaucoup d’ingéniosité, dans l’un de ses textes, l’abandon des dirigeants du pays vis-à-vis des masses pauvres. Il écrit : « Depuis l’indépendance d’Haïti, le caractère de l’État sous-tendant l’infranchissable distance entre les élites et les masses participent d’une politique de non-reconnaissance, ne permet pas de traduire en pratique politique une conception quelconque du bien commun et enterre la possibilité de formuler un réel contrat social.[2]»

À bien observer, en remontant l’histoire du pays pour comprendre la posture affichée très souvent par les dirigeants et élites d’Haïti tout au cours de son « indépendance », l’étanchéité de disparité, d’inconfort social, de manque et de privation du plus grand nombre s’avère être tout bonnement une pratique politique de renonciation du bien-être de la population par l’État. L’analphabétisme, le mal logement, le non-octroie de document d’identification aux haïtien-ne-s, surtout aux gens de la paysannerie, constituent des sujets de quasi-renoncement et d’esquive pour l’État, s’échelonnant sur environ deux siècles. Le recours incessant aux arguties et des pratiques mensongères, manipulatoires des dirigeants politiques quand il faut rendre compte et expliquer aux contribuables, s’établit presque comme moral spécifique des responsables et dirigeants du pays.

Le sens de responsabilité, de l’engagement, la culture de la probité et de l’honnêteté semblent se démarquer des leaders et hommes d’État en Haïti, à un point tel qu’ils ne s’en rappellent plus que la politique reste et demeure une affaire de rendre compte, d’assumer et d’endosser.

Dans presque toute l’histoire du pays, servir l’État n’implique aucunement les aléas de la gestion rationnelle et de bonne gouvernance. Il suffit des mots, des verbiages d’un haut fonctionnaire ou d’un dirigeant au sein de l’État pour suspendre et abandonner une enquête administrative. Et l’enquête, si elle a été initiée dans la majorité des cas n’aboutira jamais. Au sein de l’État se trouve toute une logique de connivence entre les différents opérants, indépendamment de toute logique idéologique et partisane de protection de l’autre même étant corrompu, car le retour de l’ascenseur s’érige en échappatoire pour contourner la justice, pour pérenniser la corruption et ses méfaits au détriment du bien-être de la majeure partie de la population.       

Les adages : stimulus et insignes de la corruption

S’il s’avère être incontournable dans la production de toute langue et culture, que les proverbes et adages sont des éléments structurants langagiers déterminant. Cependant, il n’est pas sans importance de se préoccuper des différentes connotations et acceptions sociales qu’ils y épousent. La sociolinguistique dès le début des années 70, avec les recherches ethnographiques de Dell HYMES[3] (1964) aux États-Unis, commencent à développer, à s’intensifier l’intérêt se ramenant aux usages langagiers et aussi aux locuteurs en s’appropriant des réalités sociopolitiques dans lesquelles ils sont insérés et engagés. Cette approche, rejoignant celle de Duranti, opte pour la mise d’emphase et d’acuité sur le rapport du locuteur avec son milieu de production de valeur, de code langagier et actant communicatif, adjoint notre cadre conceptuel s’agissant des adages choisis pour notre analyse. Ce qui nous permettrait de faire ressortir, de dégager les mécanismes par lesquels peuvent-ils (adages, dictons) être considérés en rapport aux productions de valeurs dans la société haïtienne post-année 2000 comme stimulus et insignes tonifiant, incitant la corruption.

L’ensemble des adages que nous essayons d’analyser en rapport à la production du milieu socio-culturel haïtien, présentent comme dit Duranti[4], une possibilité de saisir la logique qui sous-tend l’utilisation qu’on en fait dépendamment des contextes, et aussi de ce que veut poursuivre le locuteur, et de la personne qui lui est en face. Dans cette perspective, l’utilisation d’un locuteur d’un des adages comme Kolòn ki bat, baz pa m, zafè pa m, blodè pa m, zo kòt pa m et j’en passe, rejoint l’atmosphère, l’ambiance de corruption acerbe dans lesquelles la société haïtienne se décompose. La situation d’écrabouillement moral, le spectre d’affaiblissement des normes familiales, la perte quasi-totale d’éthique et de principes régulant les comportements communs se renforçant au courant des deux dernières décennies, participent du momentum de la mise en valeur de ces adages. Autrement dit, l’usage de ces locutions proverbiales s’imprègne d’une période de grande décadence, de dégénérescence profonde en ce qui a trait aux valeurs soutenant la cohésion sociale, les liens sociaux fondamentaux en Haïti. Ces adages, conçus et émanés d’une ère s’ouvrant sur une vague de désagrégation politique, économique et culturelle, donc sociétale, doivent être délimités aux trames de cette dite production sociale. Les années 2000 ont été marquées par un ensemble de faits, d’événements que l’on peut considérer comme des instants de décrépitudes considérables de la société haïtienne sur plusieurs angles et perspectives. Dans un premier moment, à l’entame de l’année 2000, les rapports de Transparency International sur la gangrène de la corruption d’État ont été accablants par rapport aux deux dernières décennies. Pourtant, aucune administration, aucun régime au pouvoir s’est montré préoccupé par rapport aux méfaits de fléau de la corruption, aucune responsabilité n’a été établie, ni culpabilité.

L’investissement alloué au ministère de l’éducation nationale a été augmenté par rapport au précédent lustre du gouvernement de René Préval. Sur les vingt dernières années, le budget alloué au système éducatif haïtien a été revu à la hausse. Pourtant, plus de 100 000 enfants en âge d’aller à l’école n’ont pas d’accès et en même temps personne n’est responsable de cette privation au sein de l’État. Tous les derniers ministres d’éducation titulaire durant cette période, semblent n’avoir eu aucun compte à rendre à la nation sur l’inadaptabilité des curriculums, et le grand manque d’innovation dans le système scolaire haïtien. L’accumulation d’échec des bachelier-ères reste une constante dans la politique éducative du pays et de toute la Caraïbe. S’agissant des slogans propagandistes, de Aristide à Martelly : analfabèt pa bèt, ann kore ledikasyon, Ledikasyon se avni n, edikasyon pou tout moun, nos dirigeant se filtrent de l’empaille de l’esquive et d’irresponsabilité. Aucun effort n’a été consenti sur l’ensemble de cette période par les responsables d’État pour construire et augmenter le nombre insignifiant des établissements scolaires et centre d’apprentissage public.

Dans cette perspective, Louis Auguste-Joint[5] a dressé un tableau du désengagement quasi-pérenne de l’État haïtien depuis sa création en 1804 jusqu’à nos jours dans l’offre de l’instruction publique au profit du secteur congréganiste et privé. L’État se refuse l’organisation et le bon fonctionnement du système d’éducation/d’instruction public, en reconduisant des allocations dans le trésor public aux secteurs congréganistes et privés, du coup promouvoir un système scolaire à plusieurs vitesses, générant inégalités sociales et discriminations. Dans ce même système d’instruction publique, dit-il, l’État haïtien est impliqué à moins de 20% dans toutes les infrastructures scolaires et éducatives du pays. L’enquête PISA de l’OCDE de 2015 sur l’état de l’éducation dans le monde place Haïti avec la Somalie et le Bengladesh parmi les pays ayant le système éducatif le plus défectueux. Au niveau des établissements scolaires, sous l’appellation de journée récréative, incluant des activités musicales et artistiques, la culture bòdègèt[6] se profilait déjà. L’avènement des pratiques obscènes et vilaines de part des élèves, visiblement, ouvertement à l’intérieur des centres scolaires y était déjà.

Sur le plan économique, la balance commerciale du pays n’a cessé d’être déficitaire depuis l’avènement des instabilités politiques survenues après les élections de 2000 amenant Aristide au pouvoir. Le cycle de dévaluation de la monnaie nationale de manière spectaculaire y accélérait aussi. Les investissements extérieurs et les activités commerciales des hommes d’affaires du pays commençaient à se ralentir. La dette publique extérieure avoisinait plus de 900 millions de dollars selon le rapport de FMI[7]. Toutefois, les différents gouvernements couvrant cette longue période 2000 à nos jours, ne s’attelaient pas à travailler pour réduire les impacts négatifs de ces faits économiques, au contraire la précarité atroce de la population n’a connu aucun répit. Dilapidation, escroquerie, détournement de biens et fonds publics, blanchiment de capitaux, l’inféodation de l’administration publique au profit de clan divers des hommes d’affaire du secteur privé et de sympathisant politique, se dissimulant sous des aphorismes ; kolòn ki bat, baz pa m, zafè pa m, depuis lors, n’a cessé d’être pratiqué par les dirigeants et hauts responsables d’État en Haïti.  

Ces expressions ont réellement impacté l’imaginaire collectif à partir des réseaux de partisans mis en place, implanté ouvertement sous le régime d’Aristide de 2001. Ils (les dictons) symbolisent l’appui du pouvoir à ses partisans ou sympathisants dans le cadre d’octroi de faveur ou bienfaisance par le biais de financement de petits projets corporatiste et aussi par l’attribution ou l’octroi des positions au sein de la fonction publique. Ces dits adages et d’autres n’ont pas cessé de métaphoriser les mêmes pratiques prenant corps dans l’espace socio-économique d’autres régimes et dirigeants politiques succédant le pouvoir de 2001 d’Aristide. Sur le plan politique, cette période a été témoin de grands bouleversements au niveau de l’échiquier politique. L’accaparement et le boycottage des majorités centres de vote par les sympathisants du parti politique Fanmi Lavalas, famille politique dont le président Aristide a fondé, a été le début d’une longue contestation de son élection et aussi de celui des différents élus de son regroupement politique sur tout le territoire. L’opposition politique étant constitué contre le pouvoir, en étroite relation avec l’université s’érigeaient comme la seule force politique capable de faire rebrousser chemin aux velléités dictatoriales du régime Lavalas. Le pouvoir d’Aristide d’alors, incapable de contenir les différents mouvements de grèves et des manifestations massives réclamant son départ du pouvoir et celui de tous ses collaborateurs, répliquait aux branles des contestataires par la dialectique des armes. Beaucoup de gens ont été victimes durant cette tragique période de bouleversement sociopolitique et de désagrégation économique du pays au début de cette décennie. Des étudiants, majoritairement immatriculés à l’université d’État d’Haïti étaient ouvertement considérés comme ennemis et opposants politiques par les partisans d’Aristide.  Des journalistes (haïtiens et étrangers) étaient souvent menacés ou victimes lors de la couverture des diverses marches et manifestations programmées par l’opposition. Les milices aristidiens et/ou lavalassiens ne baissèrent pas les armes, même après le départ d’Aristide du pouvoir en février 2004. Il a fallu l’arrivée de la force des Nations-Unies, la MINUSTAH, en appui au gouvernement de transition dirigé par Boniface Alexandre comme président provisoire et de Gérard Latortue en tant que premier ministre pour initier le désarmement des anciens militants et milices lavalasiens d’Aristide et en même temps rétablir un climat sécuritaire dans le pays.

Sur le plan diplomatique, des pays de la communauté internationale (USA, Canada, la France et autres) conseillèrent, exigèrent leurs ressortissants de ne pas prendre la destination d’Haïti, et pour ceux et celles qui y sont déjà, de se mettre en zone de sureté. Des organismes financiers comme la BID et le FMI rompirent leur aide au développement à Haïti. Même sous les menaces de restriction économique des institutions financières internationales comme : BID, FMI ; et de coupure d’aide extérieurs des agences internationales de développement : USAID, ACDI  et AFD, le président Aristide, au lieu de prendre la voie de la raison, et d’entamer de vraies discussions avec l’opposition en vue de trouver un possible issu, préférait d’amadouer les grandes masses défavorisées, en cantonnant des adages comme :  ròch nan dlo pa konn doulè ròch nan solèy, yon sèl nou fèb, ansanm nou fò, ansanm ansanm nou se lavalas, ti mari pa p monte, ti mari pa p desann barik mayi a ap ret nan plas; et tant d’autres pour détourner l’attention des grandes catégories sociales défavorisées sur le problème fondamental provoquant la crise, à savoir les élections frauduleuses tenues à la fin des années 2000. L’usage de ces adages par Aristide au cours de ces différents meetings populaires durant la période de la crise pour mobiliser ses suiveurs et partisans, participe du mécanisme d’esquive habituellement mobilisé en évoquant des adages et locutions proverbiales impulsant l’imaginaire collectif par leur symbolisme et ancrage social, aux fins de s’échapper, de se déresponsabiliser, en concoctant des machinations communicatives.

Ce type de registre communicationnel de nos politiques et dirigeants, s’agissant de caricaturer les réalités socio-économico-politiques du pays atteste d’une grande supercherie. Leur mobilisation des adages et proverbes en situation de gouvernance participe du mécanisme de refus de leur déplorable bilan et de leur mauvaise gestion de l’État. L’utilisation contextuelle des locutions langagières, semble s’accorder, s’accommoder à une logique spécifique ayant rapport aux manières et modalités de synchronisation et d’usage des registres langagiers liés à un certain champ d’évocation, en termes d’espace social, correspondant à des logiques propres, fonctionnelles et distinctives, au sens bourdieusien de la logique discursive. Ainsi, cette réalité nous conduit à nous demander comment fait-on communauté en Haïti ?  Surtout comment fait-on communauté en politique ? Quel sens peut-elle épouser dans l’aggloméra de nos mœurs et valeurs rejoignant nos façons de dire, de communiquer ? Peut-elle impérativement s’aligner sous les représentations occidentales d’unité de sens, de valeurs et de raisons ? Y a-t-il une spécificité haïtienne anthropologiquement saisissable, repérable à travers une forme de controverse langagière, provenant de notre passé colonial, se réhabilitant à travers des expressions et/ou locutions comme nos adages, dictons et proverbes ?  L’investigation dont nous comptons mener sur les liens entretenus entre les modes expressifs spécifiques, contextuels en rapport aux velléités de construction d’un ensemble ou des ensembles, socialement situés, construits – rejoint des socles multidimensionnels rodés autour des intérêts qui unissent, qui engendrent des formes de solidarité donnant sens aux logiques de fonctionnement de groupe, de clan interpellant la dynamique du symbolisme usagé de nos adages et proverbes.  

Les formes consensuelles et controverses de nos adages

La logique d’unité de sens, de valeurs, de symboles, de croyances, de techniques et de pratiques soutenant les formes représentatives communes d’un groupe d’individus, partageant un même espace géographique, poursuivant des objectifs communs constitue le socle de toute communauté, selon l’ethnologue britannique Edward Burnett TAYLOR[8]. Cette conception de la communauté au niveau des sciences humaines (sociologie, anthropologie) est amplement partagée entre les chercheurs anglo-saxons et aussi bien par une frange considérable de francophones. Le concept de communauté, déjà chez Tönnies[9] évoquait un tout, correspondant à un ensemble de pratiques, de techniques, de croyances et mœurs insérées dans les rapports traditionnels, excluant la distinction des parties. L’enracinement communautaire des sociétés européennes et occidentales, selon Georges CORN, « se base sur une logique d’harmonisation des cultures et de leur spécificité, que l’on qualifierait d’anthropologique ; lequel schéma est cimenté par la croyance dans la permanence d’archétype immuables qui font de la culture, du peuple, de la langue ou de la race une essence[10] ». Cette manière à l’occidentale de faire communauté, poursuit-il, répond à l’épineuse quête de paix, de progrès social et scientifique, de tolérance soutenue par la pensée judéo-chrétienne exclusivement, et en confrontation avec toute autre catégorisation représentationnelle possible.

Dans cette perspective, communauté dans le sens occidental désigne une vision du monde communément partagée, articulée par un ensemble de mécanisme lié à sa reproduction par l’écrit, traversant des siècles ou de longues périodes historiques. Dans le contexte haïtien, la communauté ou du moins faire communauté ne suit pas toujours cette logique linéaire, d’univocité des représentations socio-politico-culturelles, ancrées dans la judéo-christianité, articulant des principes et normes positifs, codés, appelés à être reproduits pour pérenniser l’harmonie, la paix entre les différents groupes. L’invention communautaire d’Haïti est consubstantielle à la formation sociale du pays. Autrement dit, l’exploration de notre passé colonial s’avère être incontournable, pour saisir les différentes logiques traversant les modes d’action des anciens esclaves et d’autres catégories sociales ayant survécu l’ère de l’esclavage. Contrairement au canevas occidental, la communauté dans le contexte haïtien et peut être pour bon nombre d’anciennes colonies a pris naissance dans la remontrance, le désaccord et la guerre.

L’espace colonial de Saint-Domingue, de par la violence et la maltraitance dont les captifs africains faisaient l’objet n’offrait pas un cadre représentatif possible de la façon dont les occidentaux concevaient communauté entre blanc-dominant. Du coup, la première communauté de la part des noirs captifs construite à St Domingue peut être assimilée à une communauté de résistance, c’est-à-dire une catégorie de gens ayant fait montre d’une conscience inouïe des horreurs de l’esclavage. De cette conscience, un ensemble de changement allait s’opérer dans l’espace colonial. Les captifs, bien qu’ils viennent d’horizons distincts d’Afrique, partageant ensemble le calvaire de l’esclavage s’organisaient, optaient pour la résistance dans le but de saboter l’ordre esclavagiste en inventant des mécanismes de résistance contre le système allant du contournement des milieux esclavagistes : marronnage, avortement, empoisonnement ; et de sa destruction totale avec la disparition de l’administration coloniale et la création d’un nouvel État par la guerre de l’indépendance. L’acquisition de l’indépendance engendrant l’État-nation en Haïti n’a pas tout réglé. L’urgence et la nécessité du traitement, de l’adresse et de mise sur l’agenda des revendications diversifiées des groupes d’anciens esclaves parvenant à la liberté ont été quelque peu négligées par les dirigeants. La notion de liberté, telle qu’elle a été articulée dans les anciennes colonies de Saint-Domingue, était représentée de diverses manières par les catégories sociales sorties à peine de l’esclavage.

Les diverses représentations de vivre en liberté, allait non sans difficulté accoucher des communautés en fonction des symboles, moyens de communication, intérêts et croyances dans lesquelles chaque groupe ou catégorie sociale se retrouve, évolue et est insérée. Et d’autant plus que les différents acteurs sur l’échiquier politique nouvellement libéré de la domination coloniale : mulâtres, anciens libres et nouveaux libres cherchèrent à construire une certaine hégémonie catégorielle visant leur groupe d’appartenance immédiat. Ainsi, la formation des communautés en Haïti depuis l’acquisition de l’indépendance rejoint toujours une logique d’antagonisme, de controverse, n’articulant pas au premier abord la recherche de cohésion sociale. Les communautés constituant les diverses catégories sociales après l’indépendance, sont avant tout des groupes de rivalité en quête de prééminence, du contrôle et de la gestion de la jeune nation nègre – et non un projet collectivement discuté afin de parvenir à la cohésion sociale par concession et consentement amenant la paix et le progrès traversant toutes les couches sociales pour la promotion du bien-être de tous et de toutes.

Gérard Barthelemy évoque avec beaucoup de perspicacité cette manière, cette tendance à faire communauté en Haïti par opposition à autrui ou du moins par rapport à une autre catégorie. Il décrit les formes représentationnelles conflictuelles toujours en gestation provoquant, engendrant l’invention d’ennemis, s’agissant de se maintenir en face de l’autre, de ses intérêts et opinions pour l’assise de l’intérêt de soi, de son groupe ou catégorie sociale par négation à l’autre. Il écrit:

Le regard de l’autre et celui porté sur autrui, le langage du rythme, le poids de la présence physique, la fixation sur la relation entre les individus à l’exclusion de tout intérêt réel pour l’individu lui-même, l’incapacité de s’imaginer à la place de l’autre, le refus de toute initiative individuelle dans ce qui relève du domaine du collectif, et le tout dans une dimension excluant toute idée de compétition ; voilà quelques-uns des traits intriguant qu’il faut essayer de voir, d’accepter et de prendre en compte, si l’on veut pénétrer un tant soit peu dans cet autre univers.[11]

BARTHÉLÉMY, Gérard, Créoles-Bossales. Conflit en Haïti

Dès la construction du premier gouvernement de l’État haïtien sous la direction de Jean Jacques Dessalines, les frictions communautaires s’étalaient, se déballaient déjà sur la scène politique. Les lubies et fringales de toute sorte s’emparaient, délestaient déjà les diverses catégories et couches sociales qui y vivaient. Les nouveaux libres entendaient jouir et profiter pleinement de l’indépendance du pays s’agissant d’avoir accès à la propriété, de pratiquer librement leur tradition, mœurs, croyances, modes d’expression et de communication sans être intimidé par l’oligarchie mulâtresse et des anciens libres hauts gradés de l’armée constituant l’entourage de Dessalines. Toujours du côté des nouveaux libres, la fin des travaux forcés et de l’accès à la petite propriété constituait une revendication spécifique à ce groupe. Par-delà des revendications des nouveaux libres, viennent celle des hauts gradés de l’armée, majoritairement mulâtres, voulant perdurer la grande propriété et le travail agricole sous des formes et pratiques, rappelant le joug de l’esclavage et de tous ses méfaits. Voulant se mettre au-dessus de toutes ces frictions, par la mise en œuvre d’une politique de redistribution de propriété et de restitution de l’autorité de l’État, en vue de procurer sécurité et service à tous, dépassant l’ordre revendicatif sectaire, groupal, Dessalines a laissé sa peau, car les tendances partisanes et communautaristes subsumaient la quête d’une commune humanité.

Cet imaginaire ou cette tendance de procéder par la négation pour interpeller l’existence de l’autre, du fait de ne pas partager les mêmes origines sociales, les mêmes représentations, symboles et valeurs continue de s’imposer dans nos pratiques et coutumes. Le fait pour la majorité de la population de s’exprimer dans une même langue, de partager les mêmes symboles, de vivre les mêmes précarités et manques quotidiennement n’a jamais garanti aucune possibilité de conscientisation collective des défis et tracas dont le pays a toujours fait face. Dans le cosmos, dans l’univers social haïtien, les faits et événements, qu’ils nous surprennent ou pas, ne nous ramène guère à conjuguer énergie, conviction, position commune faisant de nous un peuple soudé et responsable dans les difficultés et l’adversité. L’on interpelle la vie, la joie, le mal-être, la disgrâce et autres avec les mêmes vocables, on mobilise des locutions et adages symbolisant des coutumes et valeurs communes, pourtant l’on désigne différents faits et réalités tout dépend du lieu du locuteur, de son groupe d’appartenance, de l’intérêt qu’il poursuit, de la façon dont il se représente son interlocuteur et/ou interpellateur immédiat. Les éventualités et circonstances, permettent de retracer l’ombre communautariste dans nos communications et dialogues. Par exemple, l’adage zafè pa m (mon affaire) peut traduire une possession mais dans l’enclos social et langagier contextuel, il peut tout aussi bien évoquer l’empathie, de la bienveillance éprouvée pour quelqu’un, pour sa famille, ses intérêts et biens. À contrario, tout ce dont n’étant pas zafè pa m, ne mérite pas un tel traitement, qu’il soit honnête, sérieux et responsable envers lui-même et envers les autres. Et cet adage se trouve dans une famille d’expression charriant la même réalité anthropologique, tels que : zanmi pa m, nèg pa m, moun pa m et j’en passe.

Les argumentaires autours de la constitution et du mode agir des communautés dans la formation sociale et langagière haïtienne constituerons les suites de cette série de réflexion.


[1]–  WARGNY, Christophe, Haïti n’existe pas. 1804-2004. Deux cents ans de solitude, Edition, Autrement, pp. 54-55, paris, 2008.

[2]– CASIMIR, Jean, Haïti et ses élites. L’interminable dialogue de sourds, Edition de l’université d’Etat d’Haïti, p.17, 2009.

[3]– HYMES, Dell, Language in culture and society. A Reader in Linguistics and Anthropology, Edition, Handcover, 1964.

[4]-DURANTI, Alessandro, Op.cit, in Leguy Cécile page 3.

[5]– AUGUSTE-JOINT, Louis, Système éducatif et inégalités sociales en Haïti. Le cas des écoles catholiques, Paris, l’Harmattan, 2007.

[6]– Le phénomène qu’on essaie de saisir et formuler sous cette appellation se réfère, s’adjoint à un ensemble de pratique culturelle, artistique initié à l’aube de la décennie 2000 dans des activités récréatives dénommées after school, où les élèves essaient de se divertir, de se régaler sous le son des animateurs musicaux dénommés Dj, en enfreignant les normes et les interdits de la société, en se livrant ouvertement dans des actes répréhensibles sous l’effet de la drogue ou de la marijuana. Ces types de programme à force de s’imposer dans l’espace scolaire ont fini par s’imposer dans les milieux socio-culturels avec le temps. Cette culture devient une tendance dominante débordant ce dit espace pour s’étaler et se ranger au niveau de mœurs et de valeurs actuellement people, charriant l’incompétence, la corruption, les tares et tout type de comportement rétrograde à la compétence, l’intelligence, l’excellence, le respect d’autrui, grosso modo tout ce qui est en rapport au respect des normes sociales. Aujourd’hui, la société haïtienne est en train de vivre l’effet inouï des retombées de cette tendance bòdègetiste, car nos institutions les plus nobles et prestigieuses sont prises en otage par cette représentation d’accomplir et de faire au rabais, et se faire aduler. Cette culture peut être aussi considérée comme une réponse aux politiques de désengagement des responsables et dirigeants de l’État s’agissant de leur non-action pour doter le pays d’un ensemble d’infrastructure culturelle, artistique et de lieux d’épanouissement public pouvant constituer des vecteurs de cadrage et d’orientations sociaux visant la promotion des talents, de la créativité, du sens de l’invention et d’accomplissement chez les jeunes. Ces espaces et endroits peuvent être : cinéma, théâtre, centre artistique et culturel, galerie d’art etc.  

[7]– Rapport d’évaluation de la dette externe d’Haïti, no 09/288 du FMI. 

[8]– TAYLOR, Edward Burnett, the origins of culture, p. 67, press of the Michigan University, 2010.

[9]–  Ferdinand de Tönnies, Communauté et Société in Emile Durkheim, pp. 383-389, Paris, Minuit, 1975.

[10]– CORN, Georges, L’Europe et le mythe de l’occident. La construction d’une histoire, Paris, La Découverte, p. 185, 2009.

[11]– BARTHÉLÉMY, Gérard, Créoles-Bossales. Conflit en Haïti, Collection Espace Outre-mer, Edition Ibiss Rouge, p. 143, 2000.

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