Jean John Rock Gourgueder sous les pneus de la grammaire de Jetry Dumont

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Un article portant la signature de Jetry Dumont, paru le 12 juillet 2017 sur le site d’Ayibopost, vient de refaire surface dans un contexte qui rappelle la tentative d’assassinat de Jean Yves Blot, ancien doyen de la Faculté d’Ethnologie, sur Jean John Rock Gourgueder (Gourg), étudiant de cette même faculté. Dans cet article, il prétend expliquer « Pourquoi le public haïtien se fout pas mal de Gourg ? ». Pour étayer sa thèse, l’auteur avance deux explications : premièrement, vu l’ensemble des catastrophes naturelles et de meurtres à répétition que connaît le pays, le peuple haïtien arrive un moment où il est dépourvu de « compassion et de manque d’humanisme ». Alors il se désensibilise face à un corps écrasé d’un jeune de 24 ans. Et deuxièmement, vu que les facultés de Sciences Humaines, d’Ethnologie, et de IERAH soient « des réservoirs de fauteurs de trouble en constante rébellion contre tout et rien », alors les images de Gourg n’ont pas fait le poids contre la perception du grand public sur ces étudiants-manifestants.

Plusieurs questions peuvent se poser sur le contenu de l’article de Dumont en ce qu’il est rempli de stéréotypes, de zones d’ombre, des ouï-dire et des inconsistances… Par exemple, de quel public parle-t-il ? Comment a-t-il passé de public haïtien au peuple haïtien comme si ce sont des synonymes ? Quelle recherche a permis à Mr Dumont de soutenir telle ou telle perception que fait la population haïtienne des étudiant-e-s (le genre importe ici) de la FASCH, FE et de IERAH ? À partir de quel lieu parle-t-il ? Sa lecture, en tant que responsable de média, n’est-elle pas une construction des médias traditionnels haïtiens de ces étudiant-e-s ? Mais par-dessus tout, qui lui a dit que la grammaire n’était pas politique ?

Bon ! Certainement pas Giles Deleuze qui a insisté sur le fait que le savoir est politique. Ce n’est pas non plus les chercheur-se-s qui travaillent en dehors de la matrice coloniale de pouvoir qui le lui disent. Car ils/elles, par dérivations grammaticales, arrivent à instituer un monde de recherches qui rend possible toutes les possibilités de vie. Et la production de savoir ne peut se faire sans la mobilisation de règles, de vocabulaires et d’orthographe qui constituent un ensemble de formes verbales. Par exemple, Charles Roig (1980), dans son travail sur la grammaire politique de Lénine, explique que celle-ci est une référence aux principes et aux règles qui favorisent la construction d’un ensemble indéterminé de propositions compréhensibles et acceptables non seulement au regard de la langue mais aussi au regard des croyances attachées à un discours politique déterminé (1980 : 179). Donc, il n’est pas sorcier de lui dire que la grammaire est politique.

Le discours de Jetry Dumont, dans son article, est déterminé par une prise en charge politique que font les médias traditionnels haïtiens des étudiant-e-s de l’Université d’État d’Haïti (UEH) après la lutte qui a forcé la démission du président Jean-Bertrand Aristide en 2004. Rappelons dans cette conjoncture que plusieurs catégories sociales et l’oligarchie haïtienne, syndicats et associations, notamment celles des étudiant-e-s se sont joints à la lutte pour la destitution d’Aristide du  pouvoir. Dans le cas de l’oligarchie haïtienne, elle voulait destituer Aristide parce que les intérêts personnels et de classe n’ont pas été satisfaits à certains égards. Dans le cas des étudiant-e-s, c’est parce qu’ils/elles voulaient garder l’autonomie de l’UEH. L’ennemie commun était Aristide, tout en étant en contradiction sur le devenir politique de la société haïtienne. Alors, ces même médias traditionnels considéraient les étudiant-e-s comme des petit-e-s princes/princesses, voire des porteur-se-s de changement. Laquelle considération coïncidait avec les intérêts des membres de l’oligarchie traditionnelle haïtienne, financeurs et patrons de médias pour la plupart qui donnaient l’illusion qu’un changement allait être opéré au départ du président. Or au lendemain de la destitution d’Aristide, l’oligarchie haïtienne continuait à se remplir les poches et  du coup renforcer leur domination en accaparant toutes les ressources du pays. Aujourd’hui, il est force de constater qu’aucun changement n’a été opéré. Ainsi, la contradiction opposant les étudiant-e-s et l’oligarchie haïtienne sur le devenir politique de la société commence à se cristalliser. Et les médias haïtiens traditionnels, dans la conjoncture post-destitution, changent de grammaire politique quand les étudiant-e-s investissent l’espace public pour porter de manière radicale les revendications sociales qui s’avèrent dérangeantes pour l’oligarchie traditionnelle.

Ce discours politique contre les revendications estudiantines et la participation d’étudiant-e-s dans les mouvements de revendications s’émerge particulièrement vers 2008 lors de la lutte en faveur d’un salaire minimum de 200 gourdes pour les ouvrier-ère-s travaillant dans les industries de sous-traitance. À ce moment, la contradiction « anba vant » de 2004, pour reprendre ici l’expression M.R. Trouillot ([1977], 2012), opposant la bourgeoisie et les étudiant-e-s issu-e-s des catégories sociales paupérisées devient fondamentale en 2008. Et les médias traditionnels comme instrument idéologique de la bourgeoisie et de l’oligarchie traditionnelle commencent à discréditer les mouvements étudiants et les étudiant-e-s de l’UEH comme adversaires politiques de la bourgeoisie.

Du coup, un ensemble de vocabulaires et d’expressions surgit dans les colonnes de la presse pour qualifier les étudiant-e-s. Je parle ici de : « Casseurs, fauteurs de trouble, brigands, opportunistes politiques, tête-brûlées, chimè, bandits, faux-étudiants » et la liste peut être bien longue. Ce discours, que j’appelle médiatique, travaillé dans et par la presse traditionnelle, sert de cadre opérationnel pour évaluer le fond et la forme des luttes menées par les étudiant-e-s. Ce n’est pas anodin que Mr Dumont rappelle que les batailles sur le fond sont justes mais mal exécutées dans la forme. Alors, on peut comprendre que le mode de traitement et le choix de vocabulaires qui ont été fait n’ont rien à voir avec la perception de la population haïtienne. C’est un regard politique des médias traditionnels haïtiens qu’il essaie de faire passer comme étant la perception de la population haïtienne. Autrement dit, ce n’est pas la population haïtienne qui se fout pas mal de Gourg, mais plutôt les médias traditionnels haïtiens.

Ce discours dominant qui envahit l’espace public et même l’espace universitaire veut faire croire qu’il n’a pas de problème avec le message – tel que Libète Byennèt – est bien faux en réalité. Les classes sociales dominantes et la presse traditionnelle (comme outil idéologique) ont plus de problèmes avec le message que les messagers. Car, il faut le dire, des étudiant-e-s de l’UEH ne débarquent pas seulement dans la rue pour demander de meilleures conditions de vie pour leur gueule de petit-e-s-bourgeois-e-s. Ils/elles sont le plus souvent dans la rue pour se solidariser avec les ouvrier-ère-s, les petit-e-s marchand-e-s, les professeur-e-s qui demandent à l’État de prendre sa responsabilité républicaine. À chaque fois que le message trouble l’ordre inégal établi, on assassine ou tente d’assassiner le messager. Et la fabrication du messager assassinable se fait dans et par les médias. Charlemagne Péralte ! Janil Louis-Juste et les étudiant-e-s comme Gourg, qu’on a accusé faussement de voler des chèques. Mais aussi, quand le message ne trouble pas l’ordre inégal établi, la presse adule le messager. Du coup, un messager peut passer de casseur et/ou de voleur de chèque à un jeune influent, modèle.

Si après 2004, la presse haïtienne pense que la forme choisie pour faire passer les revendications n’est pas appropriée, c’est justement parce que les revendications entrent en collision avec les intérêts des classes dominantes et des groupes dominants. Aujourd’hui, la presse ne justifie plus les actions des étudiant-e-s que jadis elle défendait. Le temps de 2004 est révolu. Ils/elles sont passé-e-s de sauveur-se-s à de simples casseurs et de fauteurs de trouble. Si Mr Dumont pense qu’aucune lutte n’a été conclue, c’est parce qu’il attache l’étudiant à sa réalité universitaire et le détache de sa réalité citoyenne. Mais à titre illustratif, l’émeute de la faim (grangou klowòks) de 2008 a tant bien que mal coupé la tête du premier ministre de l’époque ; la bataille pour le salaire minimum a été conclue ; les revendications étudiantes ont pu bloquer, en 2013, l’augmentation de mille cinq cents gourdes que le rectorat voulait imposer comme frais d’inscription. Dans ce cas de figure, qu’elle est cette bataille qui n’a pas été conclue ?

En tout cas, tout analyste qui veut expliquer un phénomène ou un sujet ne peut le faire en se demandant pourquoi, car la réponse sera parce que. Avec ce mode de questionnement et de réponse, l’analyse sera superficielle, fallacieuse et simpliste. Cyril Lemieux (2012) attire l’attention sur le fait qu’il ne s’agit pas donner les bonnes réponses, mais de poser les bonnes questions. Si une question a été posée et l’auteur trouve les réponses dans sa tête calée ou dans sa coiffure de dread lokcs, c’est qu’il n’a pas posé la bonne question. Alors se demander « pourquoi le public haïtien se fout pas mal de Gourg ? » ne peut nous renvoyer que dans la masturbation cérébrale et ce ne sont pas des longues tresses qui vont l’empêcher. Ce qui pourrait au moins acceptable, c’est un sondage sur la perception que fait la population haïtienne sur l’UEH en général et la lutte estudiantine en particulier. À ce niveau, on aura de quoi pour parler de la perception haïtienne.

Si on observe de près les pratiques des médias traditionnels haïtiens, on peut comprendre que les données scientifiques ne leur intéressent pas. Ils balancent n’importe quoi sur des sujets cruciaux qui méritent d’être soigneusement analysés.  Mais il est clair que « poser les bonnes questions » n’incorporent pas leur grammaire politique. C’est la raison pour laquelle, il revient aux dominé-e-s de poser les bonnes questions, sachant qu’ils/elles ne fassent pas partie du public de Dumont qui regarde un match de football où le chroniqueur répète à gorge déployée : « Booonn Booouuulll » !

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