Comme un adieu à Farah-Martine Lhérisson

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Elle s’appelait Farah Martine Lhérisson Lamothe. Je ne l’ai pas beaucoup fréquentée mais je me souviens de son recueil de poèmes “Itinéraire zéro”. J’avais 19 ans. À la Bibliothèque Justin Lhérisson. On faisait le rituel tour de poésie en début d’atelier avec les recueils publiés par Mémoire d’encrier: Soleil caillou blessé (Marc Exavier), Voyelles adultes (Rodney Saint-Éloi), Des marges à remplir (Emmelie Prophète), Rève obèse (Willems Édouard), Fas doub lanmò (Bonel Auguste)… J’étais charmé par la concision de ses poèmes, ciselés comme de petits chefs-d’œuvre d’orfèvrerie.

Je l’ai rencontrée tout récemment dans les séances de travail du jury du Prix Deschamps et les activités autour du concours. Jolie femme, toujours élégante sans trop pousser la coquetterie. Son regard intense me troublait. Son sourire décomplexait les plus timides pourtant. C’était une femme, égale à elle-même, qui pouvait converser sans les mots. Ce n’était pas la présence ni la profondeur flamboyante d’une Kettly Mars, ce n’était pas le charisme ni la parole facile d’Emmelie Prophète, ce n’était pas non plus la discrète vigueur ni la sagesse d’Évelyne Trouillot, pour ne citer que les membres féminins du jury. Elle donnait l’impression d’une belle émancipation, d’une grande ouverture d’esprit, d’un humour fin et d’une maîtrise d’elle-même. Elle était pleine de vie et de projets. Elle parlait aux gens comme si elle les connaissait depuis longtemps. 

Au jury du Prix Deschamps, elle lisait tous les manuscrits et notait de justes remarques pour chaque postulant. J’aurais aimé la voir enseigner, j’aurais aimé lui faire lire mon manuscrit, j’aurais aimé la connaitre un peu plus, lui dire que j’aimais sa lucidité, son engagement, son courage et surtout sa poésie:

Mon histoire volée

parfum d’ananas

accroupie

au bord de la Seine.

La rue ouvre les jambes

libre cours à la vie

les miennes la sève.

(Itinéraire zéro, éd. Mémoire, 1995)

Mais une balle a tout fait basculer dans le vide. Ce que le tremblement de terre du 12 janvier 2010 n’a pas su faire, une balle, juste un morceau de métal de rien du tout, l’a fait. La justice ne fera pas la lumière sur ce crime odieux mais le regard de Farah Martine Lhérisson, comme l’oeil de Caïn, continuera de narguer son assassin. Et surtout elle restera elle-même, désespérément elle “à l’aller comme au retour”.

Ne meurs pas, Farah-Martine. J’ai besoin de croire encore qu’une autre Haïti est possible. 

Evains Wêche 

Texte publié sur le blog de l’auteur, qui a autorisé LIH Média à le publier sur son site : www.lesinfoshaiti.com

1 Comment

  1. Félicitations à vous le grand Wêche

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