Décès du professeur Pierre Jorès Mérat : un départ inconcevable et choquant

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L’éminent professeur Pierre Jorès Mérat, docteur en géographie est décédé le mardi 30 juin 2020, à la suite d’une crise cardiaque. Il a tiré sa révérence à l’âge de 52 ans. La nouvelle de son départ a fait trembler la communauté de l’École Normale Supérieure (ENS) de l’UEH. Beaucoup de professeurs, d’étudiants et du personnel administratif de l’ENS avaient du mal à digérer cette nouvelle vachement choquante. Son absence va laisser un grand fossé à l’ENS, notamment au sein des départements des sciences sociales et des langues vivantes. Il y enseignait depuis l’année 1999 et il y dispensait des cours de l’année préparatoire jusqu’à la troisième année. Professeur chevronné, il était un modèle pour ses étudiants. Toujours ponctuel dans ses heures de cours, professeur Mérat compte parmi les rares professeurs haïtiens qui respectaient son contrat de temps plein à l’ENS. Au cours de son parcourt à l’ENS, il n’a signé aucune pétition avec ses collègues soit pour expulser des étudiants, soit pour forcer la direction de l’ENS à prendre une décision arbitraire. Il gardait toujours ses positions de principes. Comme signalait la direction de l’ENS dans une note : « Il s’est relevé un modèle d’engagement et de droiture pour ses collègues et pour ses étudiants ».

 L’Université devrait être le lieu par excellence de débats contradictoires.

Pierre Jorès Mérat

De par son sens d’engagement, la promotion de 2015-2019 du département de sciences sociales lui avait remis une plaque d’honneur et mérite en 2018. Ce professeur qui enseignait avec humour, nous a beaucoup marqué par sa discipline et sa manière de dispenser ses cours. Il était un pédagogue, il prenait très souvent des exemples qui faisaient rire les étudiants. Ce qui amenait des étudiants des autres départements autres que les sciences sociales à assister à ses cours. Et plusieurs d’entre eux ont témoigné de sa façon d’enseigner. Malgré les divergences, il était toujours à discuter avec les étudiants. Pour lui, « l’Université devrait être le lieu par excellence de débats contradictoires ».

du pois-boullisme

Pierre Jorès Mérat était l’exemple d’une passion dans le domaine de l’enseignement. Il a passé plus de trente ans dans ce domaine. Il a enseigné à tous les cycles du système éducatif haïtien à l’exception du niveau maternel. Il n’était pas un parachutiste. Pour lui, l’enseignement n’était pas un choix circonstanciel. En dispensant ses cours, il affirmait tantôt qu’il a gagné sa vie dans l’enseignement comme un avocat a gagné sa vie, et comme un médecin a gagné sa vie, dans leur discipline. En dépit de toutes les mauvaises perceptions que les gens ont sur la profession d’enseignant en Haïti, il nous a encouragé à prendre cette profession très au sérieux. Il nous prodiguait de ne pas faire partie des incompétents, donc « du pois-boullisme », comme il aimait répéter. C’est par ce vocable qu’il qualifiait les enseignants dépourvus de compétence. Il nous conseillait à viser toujours l’excellence dans tout ce que nous faisons dans la vie.

Il est à souligner qu’il était entrain d’accompagner environ-une dizaine d’étudiants dans leur réalisation de leur travail de mémoire de sortie au département des sciences sociales de l’ENS. En effet, ces étudiants témoignent de leur gratitude à son égard pour avoir faire progresser leur travail de recherche tout en exprimant leur chagrin et leur peine face à cette disparition. Ils affirment que, quand ils soumettent une partie de leur travail au professeur Mérat, celui-ci réagit toujours à temps. Par exemple, il était en train d’accompagner Dervil Franceau dans son travail de mémoire qui a pour titre : « Le secteur de la pêche en Haïti entre l’économie de subsistance et vulnérabilités (2003- 2018) : le cas de la Gonâve ». Puis il accompagnait Jeannot Babyto Phaëllo ayant pour thématique : « étude des dynamiques territoriales sous l’impulsion des mouvements Circulatoires 2016-2020 : le cas des cubains ».  

Le professeur avait publié plusieurs articles scientifiques comme « Etre pauvre en Haïti »les résultats du bac 2009 l’arbre qui est incapable de cacher la forêt » et il a publié un ouvrage en collaboration avec André Calmont ayant pour titre : Haïti entre permanences et ruptures : une géographie du territoire. Dans le premier article, il montre que la perception de l’Haïtien à l’égard du concept de la pauvreté est antinomique par rapport aux discours véhiculés par des institutions occidentales sur Haïti. Malgré les rapports de plusieurs organismes prouvent qu’Haïti est le pays plus pauvre du continent de l’Amérique, l’Haïtien refuse d’accepter qu’il est pauvre. Pour lui un pauvre est un mendiant. Autrement dit, il y a tout un univers mental et social qui est construit autour de ce rejet de l’image de la pauvreté et du pauvre lui-même en Haïti.[1] Et dans le second article, il explique que les manigances qui sont cachées derrière les résultats du baccalauréat 2009. Il signale que les résultats de l’examen du baccalauréat de 2009 ne sont que de la tromperie. C’est-à-dire, le taux de réussite était grandement plus faible que le niveau présenté des résultats par les autorités du Ministère de l’Éducation Nationale de la Formation Professionnelle (MENFP).[2]


Lire aussi sur notre site: Pour saluer la mémoire d’un professeur traversé !!!


Le professeur Mérat n’a pas seulement œuvré dans le domaine de l’enseignement, il a donné son service au Ministère de la Planification et de Coopération Externe (MPCE) comme étant un haut cadre de l’unité d’observation de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Le Comité interministériel des droits de la personne (CIDP) signalait qu’il a perdu l’un des éminents penseurs en matière de lutte contre la pauvreté. Comme disait Antoine de Saint- Exupery : « être un homme, c’est sentir en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde ». [3]

 La traversée relativement précoce du professeur Mérat ne doit pas nous laisser dans une profonde tristesse. Car il est parti avec le sentiment du devoir bien accompli. Il sera immortalisé dans notre pensé à travers ses œuvres et ses prodiges. Quand on considère le travail du professeur, on pourrait citer en son nom, Bertolt Brecht : « j’ai appris une chose et je sais, en mourant, qu’elle vaut pour chacun : vos bons sentiments, que signifient-ils si rien n’en parait en dehors ? Et votre savoir, qu’en est-il s’il reste sans conséquence ?[4]

John-King THELUSMA
Etudiant en troisième année au département des sciences sociales de l’ENS.


[1] Pierre Jorès Mérat, Etre pauvre en Haïti, Dans les cahiers d’outre-mer 2019 (no 279)  p 27a 49  

[2] Pierre Jorès Mérat les résultats du baccalauréat, Les résultats du bac 2009, l’arbre qui est incapable de cacher la forêt. Le Nouvelliste, 29 octobre 2014. 

[3] Antoine de Saint-Exupéry terre des hommes, France, 1939. Il reçoit le grand prix du roman de l’académie française puis aux Etats-Unis.

[4]  Bertolt Brecht, Sainte Jeanne Des abattoirs, 1931. Elle traite le sujet de la crise de 1929, plus largement celle de Chicago à travers les Abattoirs.

1 Comment

  1. Cette nouvelle m’est arrivee comme un coup profond dans l’ame. Je m’attendais pas que si jeune, mon ancien professeur d’espaces francophone dans le programme de FLE, pouvait deja partir.
    C’est la realite et j’en suis tres desole!

    Du courage a toute la communaute de l’ENS.

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