Le garçon fragile

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A la Promotion Rénovation du Collège St-Louis, en deuil depuis ce jour

Je suis assis sur un banc, au parc de Matoury. Depuis que je suis loin de mon pays, ce lieu fétiche est devenu la seule porte qui donne sur mon enfance. Un oiseau se pose sous un arbre, tout près de moi. S’est-il posé ou est-il tombé ? Trop jeune pour voler de ses propres ailes peut-être, l’oiseau se met à danser. À ce moment précis, je pense à Resil. C’était un vilain garçon, que dis-je, le vilain garçon de toute l’école. Mais c’était notre camarade… C’est un autre élève de la promo qui nous l’a annoncé. Resil est mort dans un accident de voiture. Je me souviens de ce jour comme d’un chagrin d’amour.

Quand la salle a appris la nouvelle, chacun s’est mis son collier de peur bleue. On savait qu’il s’était passé quelque chose de grave, mais on ignorait encore, que la mort était ce pays sans chapeau d’où l’on ne revenait jamais.

On s’était disputé avec Resil un jour. Avant la tragédie. Lui, si bagarreur, avait voulu me rendre mon lot de misère. Juste parce qu’il fait toujours ce qui lui plait, peu importe ce que ça fait aux autres. Aucun prof ne l’admirait.  Et pourtant, Resil était un enfant comme nous, comme tous les enfants, d’une fragile naïveté.

Le petit garçon est devenu cadavre. Personne n’a respecté sa dernière volonté : déchirer mon cahier d’Histoire. Il ne supportait pas d’être toujours le dernier en Histoire et moi le premier. Il se foutait de ce que racontaient les profs. Il se foutait aussi des Héros de l’indépendance. Il m’avait dit un jour qu’à part Dessalines, tous les autres grands de l’Histoire sont des cons. « Napoléon, Leclerc, Las Casas, Pétion sont tous des chiens », affirmait-il. Pourquoi donc s’intéresser à leur putain de vie? Resil avait la sale manie d’égrener sur le monde, son propre lot d’injures ; sa parole, l’unique vérité possible contre ce monde injuste et cruel…

Élevé sans père, il me fait penser aujourd’hui au petit Simon dans la nouvelle Le Papa de Simon de Maupassant. Faute d’amour, il se saoule de haine et de violence. Resil aimait jouer aux bourreaux, contrairement à Simon. Et il a réussi à effrayer toute la 8ème Année. À cette époque, au Collège du Sacré-Cœur de Jérémie, on lisait l’histoire de Bamban dans Le Petit chose. Lui, il était le roi Resil, celui dont on ne devait pas citer le nom.

Un beau jour, si beau jour il en fut, il s’en est pris à ma cousine Macu. C’était la goutte d’eau qui a renversé le vase. Et je le lui ai fait comprendre. Lui, il l’a mal pris et m’a promis de me battre à la récré ou à la fin des cours. J’étais terrifié. Fred, qui adorait ma cousine, voulait prendre ma défense. Mais, on le sait tous, c’est une folie de se mettre en travers du chemin d’Hadès, le maitre des enfers. J’ai tenté de l’expliquer à Fred, qui, Don Quichotte, ne jurait que par les yeux de sa dulcinée. Il faut croire aussi, qu’il faut toujours un peu de folie pour s’en prendre à la violence.

Après le cours du professeur d’Espagnol, un homme de haute taille, qui emmerdait tout le monde, je suis donc resté confiné dans ma salle de classe durant toute la récréation. Puis, Maitre Renaud, le plus cool de tous les profs, a dispensé son cours de Sciences expérimentales. La salle s’est transformée en cimetière, un lieu de culte où l’on tisse sévèrement le silence.

Soudain, pendant le cours de Maitre Renaud, je ne sais par quelle démence, Resil a pris une lame de rasoir Gillette et a déchiré la chemise d’uniforme de mon meilleur ami. La salle s’est indignée. La rage mêlée à la peur, on a crié à l’injustice. Maitre Renaud, comique de toujours, aujourd’hui encore j’aurais aimé suivre l’un de ces cours, nous a demandé de faire subir à Resil l’horreur qu’il venait de perpétrer. Fred a eu peur de toucher le monstre. Poussé par les cris de la moitié de la salle, tous sous le choc, et surtout la colère rouge dans les yeux de Lynda, le baume d’amour, celle à qui j’envoyais tous mes poèmes, je saisis la lame et déchiré la chemise de mon vilain camarade. La classe éclata d’un grand rire libérateur qui fit trembler les murs. Resil, stupéfait, a tremblé comme une feuille. Resil a trépigné comme un oiselet trop jeune pour voler. Resil le Roi a perdu sa superbe. Écrasé par le nombre, il n’a pu réagir. Alors, il s’est mis à pleurer. De rage, d’humiliation, de colère, que dis-je, de fureur bue. De haine, surtout. Je n’oublierai jamais ce visage déformé par cette horrible hostilité à peine contenue. Il a promis de nous écrabouiller à la sortie.

Fred et moi étions paniqués. Nous étions cuits. Comment franchir la barrière de l’école sans être vus par le cerbère ? S’il était capable de briser nos plumes et de déchirer nos cahiers d’écoliers pour rien, que nous réservait-il pour cet affront ?

La cloche a sonné. La meute a foncé à la barrière. Certains parents attendaient leurs progénitures. La plupart des enfants rentraient seuls. Fred, Macu et moi ne pouvaient pas suivre les autres. On est restés à trépigner d’angoisse dans la salle une heure durant. Après un temps fou, j’ai eu l’idée de passer par derrière. Le bâtiment de l’école était encore en construction, on pouvait se glisser dans une brèche du mur d’enceinte. On a fui sans même envisager un duel en notre faveur à trois contre un.  La peur nous rongeait l’estomac…

― Lynda, parle! Dis-nous comment cela s’est passé? Toi qui habites tout près de chez lui.

La gamine prit son temps et dit:

― Il vous guettait pour vous massacrer et n’a pas vu passer l’heure. Quand il a compris que vous ne sortirez plus, il a enfourché son vélo et il est parti à toute vitesse pour arriver à temps au marché, où l’attendait déjà sa pauvre maman. Au carrefour, une voiture l’a heurté.

La salle de classe est devenue sombre. Pire qu’un cimetière. J’ai pleuré amèrement. On venait de réaliser qu’on l’a aimé notre Resil. Et qu’il comptait pour nous tous. Aujourd’hui encore ce souvenir me hante comme un terrible cauchemar. C’est devenu une cicatrice dans ma vie. Je vis avec sa mort et ne peut me résoudre à l’oublier. Chaque fois que je pense à lui, il me prend l’envie de dresser un procès contre le destin pour avoir commis ce crime odieux contre l’innocence.

Assis sur ce banc en Guyane française au parc de Matoury, des fourmis me piquent la jambe. Mon souvenir me joue une de ces farces. Et je sais pourquoi je pense à ce gamin. Dieu seul sait, combien il adorait la danse des oiseaux. L’oiseau finit par prendre son envol. Gauche, entêté, bruyant, j’ai cru revoir en lui, le Resil que j’aimais sans le savoir. J’ai décidé de lui écrire une lettre posthume ce matin 28 avril, le jour même de mon anniversaire, au nom de la promotion Rénovation St Louis, en deuil depuis ce jour. Et dans cette lettre je lui dirai : « Reviens, mon ami. Fais de moi ce que tu veux. Déchire mon cahier d’Histoire et tous les autres. Et si cela peut te ramener à la vie, déchire entièrement mon unique uniforme ».

James Junior Jean Rolph JEAN

2 Comments

  1. Le texte m’a laissé un peu de douleur au Coeur, mais j’ai quand même apprécié le fond et la forme!

  2. Triste réalité

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