Éloge des activités de Car Wash Party

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En juillet 2019, au cours des grandes vacances, l’activité socio-culturelle dénommée : Car Wash Party ou « pisin kreyòl » a été organisée pour la première fois à Port-au-Prince. Cette activité n’a pas pris trop de temps pour attirer des adeptes surtout auprès de la catégorie juvénile. On compte le nombre de participants par millier. Dans moins d’un mois, cette activité de plaisir s’est vite répandue dans des espaces urbains du pays. Ainsi, nous rencontrons durant les jours de fin de semaine (Weekend), l’organisation du Car Wash Party dans plusieurs espaces de la capitale comme à la rue de l’enterrement, à Carrefour-Feuille, dans le quartier de Bas Peu-de-Chose etc.

L’avènement de ces activités dans la capitale haïtienne suscite pas mal de verbiages. Une tranche de la catégorie sociale petite-bourgeoise se sent léser à cause de l’organisation des Car Wash Party/Pisin Kreyòl dans la société haïtienne. C’est à partir de là que certains médias commencent à s’intéresser à ce type d’activités en l’abordant sous une forme de discours allant de l’obscénité à la morale puritaine. Ainsi, dans les quelques articles purement descriptifs, nous avons pu relever deux ordres de discours autour de cette pratique de loisirs dans ces canaux d’informations. Le premier assimile l’activité socio-culturelle Car Wash party à une débauche juvénile[i], c’est-à-dire elle est opposée aux normes sociales. Le second ordre de discours lie cette activité à une diversion du gouvernement en place pour mater les mouvements populaires. Ces discours sont à questionner, car ils sont stéréotypés et accusateurs. L’implication politique de ces discours est le bannissement et l’interdiction de ces pratiques de loisirs puisqu’elle est antinomique aux valeurs de la société et « aliénante ». Dans ce cas, la décision de l’État d’interdire l’activité Car Wash Party/Pisin Kreyòl semble résulter de ces discours médiatiques supportés par des petits-bourgeois.

En effet, le mardi 13 août 2019, le Maire principal de Port-au-Prince à l’époque, Youri CHEVRY, a annoncé l’interdiction de l’activité Car Wash Party. En outre, cette année sous prétexte de stopper la propagation de la Covid-19, le mardi 14 juillet 2020, le Commissaire du Gouvernement de Port-au-Prince, Jacques LAFONTANT, interdit l’activité Car Wash Party qui avait commencé dès le mois de mai dans des zones comme Solino et bas Delmas. Suite à cette décision, le commissaire accompagné des agents de la Police Nationale d’Haïti (PNH) est débarqué à la rue de l’Enterrement, le dimanche 19 juillet 2020, lors de ces activités pour tirer arbitrairement sur la foule. Il a fait des morts et des blessés par projectile.  La logique est d’interdire ces pratiques de loisirs par tous les moyens surtout par la violence des bandits légaux, le mode opératoire du pouvoir en place. Ce qui nous suscite à questionner, comment l’État ose interdire ces pratiques sans pouvoir offrir une alternative aux participants/tes ? Pourquoi s’intéresser à l’activité Car Wash Party tout en ignorant les facteurs qui l’ont engendrée ? L’avènement de cette activité n’est-il pas une occasion de poser les questions liées aux loisirs dans la société haïtienne ?

« Ti sourit, Atè Plat, Car Wash Party » : Un nouvel ordre de loisirs s’impose

Au cours des années 1990 et 2000, la société haïtienne a connu des évènements qui a influencé grandement sa dynamique. Cette période est marquée par la chute des régimes des Duvalier et le mouvement Lavalas ; l’application des mesures néo-libérales ; l’apparition et l’émergence du mouvement Hip-Hop. Elle est également la période des conflits et des troubles dans les quartiers populaires du pays, en particulier à Port-au-Prince. Il devient ainsi une nécessité de pacifier ces quartiers. C’est dans ce contexte, la Secrétairerie à la Jeunesse, au Sports et au Service civique a initié un ensemble d’activités socio-culturelles sous l’appellation des « animations de quartiers » visant à divertir et pacifier la population. Ces activités inaugurées en 1996 par le Secrétaire d’État en suite le Ministre Evans LESCOUFLER et elles sont abandonnées par l’État en 1996[ii] (LOUISSAINT. 2015 : 88-98). Depuis lors, il est difficile de parler d’une politique publique de loisirs alors que ce besoin est de plus en plus pressant.

Momentanément, d’autres pratiques de loisirs se sont apparues pour pallier à ce vide. Un nouvel ordre de loisirs semble se dessiner dans la société haïtienne. Il mobilise une bonne partie des jeunes du pays, en particulier dans l’Aire Métropolitaine de Port-au-Prince. Ce sont des loisirs collectifs et populaires. Nous pouvons saisir ces loisirs sous la dénomination de « nouvelles pratiques de loisirs ». Ce sont des pratiques de loisirs émergentes actuellement dans la société haïtienne. Elles désignent un ensemble d’activités de détentes, de divertissements et du développement personnel. Considérant l’accès aux loisirs dans la société, ils deviennent une nécessité pour les classes populaires. Elles se sont produites et consommées par une bonne partie des générations post-1986. Elles sont accessibles économiquement, c’est-à-dire elles sont en accès libre. Ainsi nous pouvons parler de Ti Sourit, Atè Plat et Car Wash Party/Pisin Kreyòl.

Le Car Wash Party, Ti Sourit et Atè Plat sont des pratiques de loisirs de même ordre. Ce sont des activités socio-culturelles, animées par des Disc-Jockey (DJ). Ces derniers jouent généralement des musiques de tendances Rabòday. Tous les trois font leurs apparitions dans l’Aire Métropolitaine de Port-au-Prince dans la période des grandes vacances (juin, juillet, et août). Elles s’organisent souvent dans la soirée. Contrairement aux Ti Sourit et Atè Plat, le Car Wash Party donne la possibilité aux enfants et adolescent-e-s et à autres catégories d’âge d’y participer. D’où son caractère inclusif et intergénérationnel. Alors que l’Atè Plat et le Ti Sourit constituent un terrain favorable pour le snobisme, c’est-à-dire pour l’affirmation des vêtements de marques (Swag).  Le Car Wash Party exige de préférence un t-shirt blanc. Son originalité ou sa particularité est fondamentalement liée au jeu de l’eau. Ce qui signifie que les participants/tes n’ont aucun problème de se rendre chez eux/elles mouillé-e-s. D’où la dénomination de Car Wash party. Toutes ces activités imposent une appropriation des espaces publics surtout les espaces-rues[iii] (MILLET. 2014 : 102). Cette variable est fondamentale pour expliquer l’émergence de nouvelles pratiques de loisirs. Par conséquent, une considération sur le contexte urbain révèle nécessaire.


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Haïti : une urbanité sans loisirs

Le contexte urbain haïtien est une condition favorable à l’émergence de nouvelles pratiques de loisir. En effet, la période des années 80 à 2015 constitue un tournant dans le processus d’urbanisation de la société haïtienne. La République d’Haïti est passée d’un taux d’urbanisation de 23% à 52 %[iv] (IHSI. 2015 : 21). Durant cette période, la capitale haïtienne, Port-au-Prince, a connu une croissance accélérée. Elle résulte d’une croissance naturelle et de la paupérisation du milieu rural avec son corollaire de l’exode rural. Plus d’un tiers (1/3) de la population haïtienne vit à Port-au-Prince. C’est la raison pour laquelle que le géographe français, Henri GODARD, parle de la macrocéphalie urbaine de Port-au-Prince pour conceptualiser la concentration politique, économique et administrative[v] (GODARD. 1987 : 84).

Compte tenu de cette croissance, Port-au-Prince fait face à la densification de son espace et l’étalement de son territoire. L’imprécision de ces limites permet de parler maintenant de l’Aire Métropolitaine de Port-au-Prince qui comprend : Port-au-Prince, Delmas, Cité Soleil, Tabarre, Carrefour et Pétion-Ville (IHSI. 2015 : 30). La structure de la population a également changé, elle est devenue plus jeune et plus féminine[vi] (KING. 2001 : 10). La densification et l’élargissement de Port-au-Prince n’ont pas engendré l’augmentation des services sociaux de base. Dans ce cas, l’inadéquation entre le volume de la population et les infrastructures en loisirs saute aux yeux. Par conséquent, toutes nouvelles pratiques de loisirs, pour combler ce vide seraient bienvenues et nécessaires.

Au lieu d’une augmentation des équipements de loisir publics et collectifs, nous constatons de préférence de plus en plus à une disparition de ceux-ci. Autrefois, les classes populaires se sont adonnées aux pratiques de Cinéma et de promenades sur les places publiques. Il n’existe plus de projection de films dans les quartiers populaires. Puis, les salles de cinéma et de théâtre n’existent plus à Port-au-Prince. D’autant plus, à cause de l’insécurité et de l’insalubrité, les places publiques sont très peu fréquentables. La dégradation de ces espaces de loisirs semble lier au délaissement de la capitale haïtienne par les classes supérieures ou encore la récupération de la ville par les classes populaires. C’est en ce sens que Jean Marie THEODAT (2013 :145) affirme que : « les lieux de plaisir publics sont probablement ce qui manque de plus à l’urbanité de la capitale »[vii]. C’est dans ce contexte qu’une partie des générations post-1986 a créé les nouvelles pratiques de loisirs qui imposent une appropriation des espace-rues, en absence d’espaces de loisirs publics et collectifs comme l’activité Car Wash Party/Pisin Kreyòl.

Donc, tant que les gouvernements haïtiens n’ont pas décidé de répondre à la question du loisir dans la société, une note de presse ne peut abolir ces nouvelles pratiques de loisirs. L’État peut l’interdire mais elles paraîtront nécessairement sur d’autres formes car le besoin social de loisirs s’avère une nécessité dans la société haïtienne. Alors pourquoi ne pas faire l’éloge du Car Wash Party ?


[i] ZULME. Rodney. 2019. « Attention ! ‘’Car-Wash parties’’ en pleine rue ». Balistrad. / CIUS. Fenley. 2019. « Car Wash Party : entre une mauvaise pratique importée et l’eau impure utilisée ». Jeune.haiti/ VBI. 2020. « Carrefour-Feuilles/Car-Wash : En pleine COVID-19 en Haïti, des gens s’adonnent à des débauches juvéniles.

[ii] LOUISSAINT. Bern. 2015.  Une analyse critique de l’orientation des politiques publiques de loisirs pour les jeunes dans les quartiers populaires de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince au cours de la période de 2000-2010. Mémoire de licence en Service Social, FASCH /UEH. Port-au-Prince.

[iii] MILLET. Jeanine L. 2014. « Espace public, espace citoyen ? » Rencontre/CRESFED. N030. Pp. 102-106.

[iv] IHSI. 2015. Population totale, population de 18 ans et plus ménages et densités estimés en 2015. Haïti.

[v]GODARD, Henry. 1987. « Port-au-Prince: macrocéphalie urbaine et organisation spatiale interne ». Conjonction. Revue franco-haïtienne. Port-au-Prince. n°173. pp. 82-108

[vi]KING, Alexander. 2001. « Mobilité géographique en Haïti : Une contribution à une géographie humaine haïtienne ». La Revue de la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie. Port-au-Prince. n0206. pp. 1-17.

[vii]THEODAT, Jean-Marie. 2012. « Port-au-Prince en sept lieues » dans Outre-Terre, n035-36, pp. 123-150, [en ligne], https://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2013-1-page-123.htm

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