« L’inaction m’est de jour en jour plus insupportable », Jacques Roumain, 1925

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Considérant la date officielle de la fondation du premier Parti Communiste Haïtien (PCH) en 1934, on a souvent nié le rôle des communistes haïtiens dans la désoccupation du pays. Selon cette tradition, les communistes se seraient organisés en acteurs politiques à la fin de cette Occupation. Néanmoins, une telle lecture passe sous silence les stratégies menant à l’institutionnalisation du communisme haïtien. Nous évoquons deux éléments : le document officiel de la fondation du PCH, l’Analyse schématique 32-34, a été rédigé avant 1932 et l’engagement de Jacques Roumain dès son retour en Haïti en 1927. Ces éléments montrent l’implication profonde de certaines figures communistes dans les luttes de désoccupation haïtienne. Les luttes communistes contre l’Occupation américaine d’Haïti 1915-1934, étant toujours oubliées, soulèvent de pertinentes questions liées aux nouvelles formes de l’impérialisme dans les pays du Sud. L’historien Michel Hector analyse cette marginalisation comme un moyen de discréditer et d’affaiblir un jeune mouvement dont les jalons sont posés dans les années 1920. Dans son ouvrage Une tranche de la lutte contre l’Occupation américaine (2017), Hector retrace les origines de ce mouvement dans ce contexte marqué par les exactions des Américains sur le sol haïtien. En d’autres termes, le mouvement communiste haïtien a fait ses premières armes idéologico-politiques dans les combats contre l’impérialisme américain.

L’intention animant le retour de Roumain en Haïti fournit de véritables éléments pour saisir les conditions d’émergence des luttes communistes. Depuis l’Europe, Roumain était préoccupé par la situation dégradante en Haïti causée par les Yankees. Il avait envie de s’impliquer depuis 1925, l’année où il signale à Joseph Jolibois[1] son indignation. Son retour physique en Haïti en 1927 se nourrit d’une conscience politique anti-impérialiste coincée par son immaturité. Au cours de cette même année, il a mis en branle ses stratégies de lutte contre les occupants américains : la fondation de deux revues, La Trouée et Le Petit Impartial. La nature intellectuelle de ces deux initiatives exprime toute la velléité de l’intellectuel-militant d’élaborer un vrai projet communiste. Il s’adresse ainsi en 1925 à Monsieur Jolibois : « Quant à moi, force, à cause de mes études d’ingénieur, de m’exiler encore quelque temps en Europe, l’inaction m’est de jour en jour plus insupportable. J’ai hâte de retourner en Haïti, afin d’aider à relever le courage des masses et à soulager le peuple[2] ». Plus loin, dans cette même lettre, il écrit : « Je vous paraîtrai peut-être extrêmement présomptueux, si je vous dis que je n’ai que dix-huit ; mais le patriotisme, aussi bien que la valeur, n’attend pas le nombre des années, et en attendant de pouvoir prendre une part active à la propagande contre le Yankee détesté, vous me combleriez si vous vouliez me faire l’honneur de me considérer au nombre de vos allies les plus fidèles[3]».

Cette Lettre de Roumain, l’une des figures de proues contre l’Occupation américaine d’Haïti, reste expressive du niveau idéologique avance des premiers communistes. Elle n’exprime pas seulement la volonté de s’engager mais elle soutient publiquement les combats de Joseph Jolibois poursuivi et persécuté par le pouvoir en place, au service de l’impérialisme américain. Dans cette tradition communiste, on pourrait ajouter Étienne Charlier et Christian Beaulieu. Charlier, docteur en Droit à Paris, a été emprisonné plusieurs fois pour ses convictions communistes. Mort en 1960 sous Duvalier, Charlier reste une figure emblématique dans les luttes contre l’impérialisme américain et la dictature violente. Quant à Beaulieu, il présentait beaucoup de conférences de sensibilisation sur des thématiques marxistes. Ils se lançaient tous dans des initiatives idéologiques visant la constitution d’une solide classe révolutionnaire. Il était nécessaire de déconstruire le socle justificatif de cette occupation américaine d’Haïti.

28 juillet reste unique dans l’histoire d’Haïti car elle permet de repenser cet évènement singulier accouchant de multiples subjectivités. Cette occupation nourrit de pertinentes préoccupations du côté des masses populaires, véritables victimes de la dépossession américaine. Célébrer 28 juillet, c’est épouser la cause des Yankees qui étaient au service du mode de production capitaliste. Cette date exige de repenser nos stratégies de lutte contre les impérialismes dont les formes contemporaines nous paraissent plus complexes.

Jean-Jacques Cadet
Docteur en Philosophie


[1] Militant anti-occupation et directeur de journal.

[2] Jacques Roumain, “Lettre à Joseph Jolibois », dans Jacques Roumain, Œuvres completes, page 429

[3] Jacques Roumain, “Lettre à Joseph Jolibois, Ibid.

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