Quand Etzer ÉMILE déresponsabilise l’internationale communautaire et devient un complice de l’appauvrissement du peuple haïtien

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L’internationale communautaire[i] est un Concept de Jn Anil LOUIS-JUSTE.

Depuis un certain temps, je constate à travers certains médias, sur les réseaux sociaux une publicité à outrance en faveur le texte d’Etzer EMILE. Par rapport à cela, je dis qu’il peut y avoir au moins trois possibilités : soit les détenteurs des appareils de vulgarisation de l’information commencent à donner une place importante à « la connaissance scientifique » soit le titre du livre paraît insultant et suscite des « pale anpil » ou encore une tranche de la classe possédante n’a pas de problème avec les « idées » qui se trouvent dans le texte. Mais aussi, il paraît comme une grande première pour la pensée sociale haïtienne, comme si Etzer EMILE serait le premier Haïtien à avoir publié un excellent bouquin sur la situation de pauvreté en Haïti. Cela pourrait nous amener à questionner la validité des idées qui circulent dans les médias traditionnels et leur implication politique. De toute façon, ce n’est pas là ma préoccupation.

J’ai trouvé la nécessité de lire ce texte comme je l’ai déjà mentionné parce que le titre m’a paru insultant et provocateur. Bien que nous sachions que les titres ne reflètent pas nécessairement le contenu du livre. Ainsi, j’ai consacré environ 5 heures de mon temps à lire religieusement « Haïti a choisi de devenir un pays pauvre » (EMILE. 2017). Avec toute franchise, le seul mérite que je prête à ce texte, c’est qu’il a diminué en moi la tendance au verbalisme et suscité l’écriture de ce présent article.

Des précisions méthodologiques

En tenant compte de la courte biographie qui se trouve sur la deuxième de couverture du texte, je qualifie l’analyse de simpliste et de superficielle. D’abord, quatre pages sont consacrées à une introduction qui est la partie en règle générale annonçant la problématique. Cependant, jusqu’à la fin, je n’ai pas trouvé le problème soulevé par l’auteur, à moins qu’il le confonde aux trois petites questions à la fin de l’introduction. Parce qu’en réalité, un problème devient un objet de recherche lorsqu’il y a la nécessité de combler certaines lacunes dans nos connaissances d’une réalité donnée (LOUIS-JUSTE. 2006 : 9).

Ensuite, la partie suivante est baptisée cadre conceptuel, or l’auteur se contente seulement de citer des définitions du concept de pauvreté sans inscrire véritablement ce concept dans un cadre théorique et sans mettre en discutions les différentes approches concernant le phénomène sous-étude. Le professeur Alain GILLES (2011 :19-30) précise que les concepts ne permettent pas d’expliquer le réel. Ils ne relient pas les traits divergents ou convergents des phénomènes. Ils ne suffisent pas pour produire des connaissances parce que la science n’est pas uniquement des concepts. La science est le résultat de ces deux outils différents mais inséparables : les concepts et les théories. En réalité, le cadre conceptuel ne ressemble qu’à un lexique car il n’établisse pas les relations entre les principaux concepts du travail en question. En ce sens, sans exiger à l’auteur de commencer avec une question fondamentale et de faire un bilan du débat qui serait lié à la pauvreté afin de prendre un certain recul, puis d’informer ses lecteurs sur l’état de la question, l’on pourrait affirmer que texte n’est pas encore commencé.

Enfin, j’ai relevé certaines confusions et une certaine incohérence au fil du texte. Considérons l’utilisation du mot « raison », il veut dire logiquement cause, motif ou argument. Or, 20 raisons sont élaborées dans le texte qui ne sont pas toujours dignes de ce nom, ce sont de simples exemples qui ne peuvent supporter qu’une bonne raison[ii]. L’auteur a tellement envie de prouver qu’Haïti a choisi sa situation de pauvreté, il commet l’une des erreurs les plus élémentaires pour un homme qui se présente comme L’économiste de la République. Il confond les causes et leurs conséquences ; ce qui pourrait brouiller le champ d’action. En d’autres termes, il confond les problèmes de leurs expressions. Je ne vais pas rester sur ces détails méthodologiques malgré l’importance capitale qu’ils présentent pour le métier scientifique. La validité d’une explication scientifique réside dans la maitrise de la méthodologie utilisée.

Savoir décanter l’État en Haïti du peuple haïtien

Il y a deux éléments principaux qui m’ont beaucoup impressionné quand je lisais le texte. L’un est la non-distinction entre l’État en Haïti et la peuple haïtien, l’autre est la minimisation volontaire de la domination de l’internationale communautaire sur Haïti. Restons un peu sur le rapport de l’État avec le peuple haïtien. En effet, dans tout le texte est utilisé un « nous » que je peux qualifier d’impersonnel. Derrière ce « nous », aucune différence n’est faite des dirigeants et /ou serviteurs haïtiens du capital international du peuple haïtien. Il ne fait pas de doute qu’Haïti, dans cette situation, est un cas singulier. Parce que nous constatons que la majorité des Haïtiens vivent comme s’il n’existait pas de gouvernements. Ils utilisent leurs propres moyens de régulation, d’organisation et de survie. Historiquement, les malheureux expérimentent l’autogestion pour pallier à des situations précaires. Autrement dit, la présence de l’État colonial en Haïti est un handicap pour l’émancipation de la majorité des Haïtiens. D’après le professeur Jean CASIMIR (2010 : 17), il est inadapté et aberrant de considérer la compatibilité de l’État (gouvernement) en Haïti avec la définition classique occidentale de l’État. De ce fait, les gouvernements haïtiens ne développent qu’un rapport d’oppression avec les classes populaires haïtiennes.

Ce n’est pas parce que l’État n’assume sa responsabilité comme prétend l’auteur dans la 2ème et 5ème raisons (page 40, 67) ou encore l’État faible, bloqué ou en faillite mais tout simplement parce que l’État est fondé en absence et contre les aspirations et revendications des groupes majoritaires (les marrons et les Bossales). Pour emprunter le concept de Gérard BARTHÉLEMY (1989), c’est un « pays en dehors », c’est-à-dire ces groupes majoritaires de la population vivent en dehors des gouvernements haïtiens. D’ailleurs, il n’est jamais arrivé pendant la période de 1806 à nos jours que l’État a endossé durablement sa responsabilité au profit du peuple haïtien. Donc, toute confusion et tout postulat qui prétendent considérer l’État en Haïti comme le reflet ou la représentante de la volonté générale passent à côté de la plaque. Etzer EMILE n’est pas un apôtre de la diversion, il doit alors identifier clairement les acteurs et les complices qui ont appauvri le peuple haïtien. Parce que la société haïtienne n’est pas un tout homogène et harmonieux ; au contraire elle est divisée en des groupes d’intérêt conflictuels et antagoniques. Il y a une tranche de la population qui s’enrichit au détriment de la majorité en complicité avec des gouvernements haïtiens.


Lire aussi sur notre site: Analyse de la dixième raison du livre d’Etzer S. Emile au regard de la problématique environnementale en Haïti


Les acteurs et les mécanismes de l’appauvrissement du peuple haïtien

Une considération majeure que nous devons faire à propos du triangle des prédateurs : l’État, internationale communautaire et les grands courtiers[iii] en Haïti. Dans l’évolution socio-historique de la société haïtienne, l’international communautaire a toujours son poids considérable sur Haïti. Si nous regardons le XIXe siècle haïtien, on pourrait déduire que c’est l’histoire de la dépendance commerciale et économique des gouvernements par rapport à la France. Benoit JOACHIM (2014) l’a bien montré dans une analyse critique de cette période historique. Les États-Unis se sont substitués à la domination des français pendant la première occupation américaine d’Haïti et ont empiré la situation de domination et de dépendance du pays jusqu’à nos jours. Il est clair que Monsieur L’Économiste est au moins au courant de la réalité des élections en Haïti malgré l’occultation de l’influence de l’OEA (Organisation des États Américains) dictée par les États-Unis sur les résultats[iv] qu’il a faite.

Alors, toute négligence de ces facteurs implique nécessairement l’incompréhension de la fonction de l’État et des grands courtiers haïtiens dans l’avancement du capital international et l’appauvrissement du peuple haïtien. Parce que ces groupes ont quasiment les mêmes intérêts économiques et chacune de ces entités représentent la face de la même médaille. D’ailleurs le professeur Michel HECTOR (1998) démontre, dans un article, que la coalition antipopulaire entre ces acteurs et l’intervention étrangère sont deux variables récurrentes pour mater les mouvements populaires et anti-systémiques en Haïti.

Le Programme ajustement structurel n’était pas une proposition comme l’affirme Etzer EMILE au commencement de la sixième raison (page 75), mais c’était une imposition. Ce facteur joue un rôle déterminant et non-négligeable dans l’appauvrissement de la population haïtienne après les années 80. En effet, ce programme visait à « ajuster » les marchés des pays en développement au marché mondial « régulé » par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Les institutions de Breton-Woods, le Fond Monétaire International (FMI) et Banque Mondiale ont imposé aux pays dits du « Tiers-Monde » l’adoption de cette politique afin d’octroyer des prêts à ces pays.

Les dirigeants haïtiens de l’époque l’ont signé en 1983 à la fin du régime dictatorial des Duvalier. Pour cela, il doit répondre à un ensemble d’exigences qui auront des conséquences graves sur l’économie du pays surtout sur la paysannerie. Ces institutions financières ont exigé d’accélérer la libéralisation du marché en éliminant les barrières douanières ou tarifaires à l’importation. Elles exigent également la privatisation des institutions publiques. Puis, une spécialisation de l’agriculture pour les produits agro exportations, c’est-à-dire les denrées au besoin du marché mondial comme un retour à la plantation (LUCIEN. 2009). Le Programme ajustement structurel parait comme un impératif pour les dirigeants haïtiens, agent du capital, de l’époque afin d’encourager l’accumulation du capital. C’est la raison pour laquelle le professeur Charles VORBE (1997 : 47-68) montre dans un article que, ces institutions financières (FMI/BM) sont au service du capital et des grands pays impérialistes surtout les États-Unis.

Mes remarques se terminent ainsi, Haïti est un cas singulier, nous devons faire un effort pour traiter sa situation de façon particulière. La compréhension et l’explication de sa situation passe d’abord par une analyse minutieuse et critique de l’évolution de sa dynamique sociale et historique. Les données historiques doivent être utilisées à des fins analytiques et critiques. Toute confusion et toute distinction des acteurs dans le cas haïtien peuvent vous attacher une étiquette de complicité et de complaisance avec eux parce que l’enjeu est de taille. Soit vous acceptez de lutter au côté des opprimés, des malheureux haïtiens soit vous continuez à les opprimer. Donc, la situation du pays n’est pas réductible exclusivement au faible taux du PIB ou de la croissance économique et encore à des fausses analogies de toutes sortes, mais elle exige une observation pointue et rigoureuse de la réalité.

Bibliographie sélective

BARTHÉLEMY. Gérard. 1989. Le pays en dehors : essai sur l’univers rural haïtien. Port-au-Port/Montréal : Editions Henri Deschamps/ CIDHICA

BENOIT. Joachim. 2014 (2ème édition). Les Racines du Sous-développement en Haïti. Port-au-Prince : Editions de l’Université D’État d’Haïti

CASIMIR. Jean et PIERRE Jacques. 2010. « Entèvyou sou sitiyasyon Lang Kreyòl la nan Ayiti ». YouTube. 17 minutes.

CHALMERS. Camille. « La pauvreté et le programme d’ajustement structurel en Haïti ». Forum libre. n025. Port-au-Prince : Les presses de l’imprimerie centrale

EMILE. Etzer. 2017. Haïti a choisi de devenir un pays pauvre : les vingt raisons qui le prouvent. Port-au-Prince : Les Presse de l’Université Quisqueya.

GILLES. Alain. 2011. Cahier de méthodes et de méthodologies. Port-au-Prince : CEDCS.

LOUIS-JUSTE. JnAnil. 2006. Guide d’analyse méthodique des documents en sciences Humaines. Port-au-Prince : Facultés des Sciences Humaines

LUCIEN. Georges Eddy. 2009. Espaces périphériques et économie d’archipel : La trajectoire contemporaine de la commune de Verrettes (Haïti). P-au-P /Québec : Ed. UEH/CIDHICA. VORBES. Charles. 1997. « FMI : cinquante ans au service de l’impérialisme américain ». Contexte. Port-au-Prince : UFCEU


[i] L’Internationale Communautaire forme l’ensemble des organisations et institutions nationales et internationales qui font la politique du capital mondialisé sous la forme de la spéculation financière. Elle comprend aussi bien les institutions de l’ONU que les ONGs locales et étrangères, qui militent contre l’association volontaire des travailleurs, des minorités, des femmes, des indiens, etc.

[ii] Nous pouvons considérer, la quatrième, cinquième, quatorzième, dix-septième raison etc.

[iii] Notion utilisée pour qualifier la classe possédante en Haïti.

[iv] La fin de la cinquième raison se consacre à l’organisation des élections en Haïti, p.68-70.

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