Le goût musical!

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Dans une société, il existe au moins une forme de musique qui est propre à la réalité et à la culture de cette dite société. Écouter de la musique relève du sens de satisfaire l’ouïe et de revivifier l’âme. Le goût musical ! Voilà une courte phrase qui nous passionne tant durant les jours de confinement. Nous avons tellement écouté de la musique (tonale et atonale), nous nous sommes mis à questionner l’écoute musicale. Ainsi, demandons-nous, peut-on qualifier une musique d’un goût universel ? Au lieu d’être une démarche aléatoire, la manière dont nous allons procéder répond à la logique d’une telle réflexion. Dans un premier moment nous analyserons ce que dit l’esthétique sur le goût, ensuite nous nous appuierons sur certaine œuvre musicale pour décortiquer les aspects techniques et les critères de jugements de l’esthétique, et en dernier lieu nous tenterons d’apporter un élément de réponse.

Avant d’entrer dans le vif du débat, il serait nécessaire de définir l’esthétique. Au XVIIIe siècle, des philosophes ont eu à définir ce concept. Parmi ces définitions, nous prenons celle de Georg Wilhelm Friedrich Hegel : « L’esthétique a pour objet le vaste empire du beau… et pour l’employer l’expression qui convient le mieux à cette expression, c’est la philosophie de l’art, ou plus précisément la philosophie des beaux-arts[1] ». Donc, pour l’auteur, l’esthétique est un objet philosophique qui regarde le beau dans toute son intégralité, du moins c’est une discipline qui réfléchit et critique le caractère du beau. Cette dernière, par son diagnostic et son analyse, met un discours sur l’objet d’art pour dire comment ou pourquoi une chose est belle, agréable etc. L’ensemble de ces jugements fait une mise au point sur l’œuvre d’art pour la classifier, pour estimer sa valeur.

Du point de vue ethnomusicologique, l’esthétique n’a pas le même regard sur le beau ou sur le goût. Les ethnomusicologues ont pris une distance par rapport à l’aspect ethnocentrique occidental de ce terme. Ils ont développé une autre théorie qui est propre à l’esthétique musicale qui se base sur trois piliers : le goûter, l’apprécier et le juger. En fait, parler de l’esthétique musicale n’est pas toujours une chose facile, parce que cela demande le sens de l’écoute. Donc nous nous demandons si le goût musical n’est pas subjectif ? Comment l’esthétique conçoit-elle le concept de la laideur ? En effet, l’esthétique n’est pas capable de répondre d’une manière claire à ces interrogations. Toutefois, elle peut nous faire comprendre davantage l’ampleur du goût musical. Dans les lignes qui suivent, nous réfléchirons une fois de plus sur ces deux préoccupations.

De l’Eurasie à l’Amérique, de l’Afrique à l’Océanie, la musique a toujours été un élément prépondérant aux différentes communautés. Les musiques traditionnelles, folkloriques et populaires font toujours l’objet d’études scientifiques. Par exemple le Reggae, ce style de musique qui vient de Mento[2],  du Ska[3] et du Rocksteady[4] est de nos jours une musique écoutée presque un peu partout dans le monde. Demandons à un Jamaïcain pourquoi selon lui “Redemption song” de Bob Marley lui plaît ? Il nous répondra par sa manière émotionnelle, sensationnelle etc. qui est propre à lui, pour nous dire si ce morceau est agréable ou pas. Après, si par hasard nous croisons une autre personne de nationalité différente, nous lui posons la même question sur la musique de Bob M., c’est sûr qu’il va nous répondre d’une autre manière soit positive ou soit négative. Là, en nous basant sur cet exemple nous pouvons dire qu’écouter de la musique relève d’un goût subjectif, parce qu’en écoutant un morceau quel que soit son style, nous ne ressentons pas la même vibration harmonique. Le fait d’aimer ou pas une musique ne fait pas de cette musique le contraire du beau. D’ailleurs l’esthétique tient du relativisme culturel. Donc, la question du goût est très subjective, le laid n’existe pas en art ou en musique.

Prenons le cas des Lăutaris[5] en Roumanie et les Wodaabes[6] originaires des plusieurs pays africains, définissent des techniques et des jugements de goût propres à leurs communautés. Rappelons que, les lăutaris sont des musiciens traditionnels et forment des groupes de quatre à dix musiciens. Ce sont des musiciens qui jouent des musiques populaires et traditionnelles dans toutes les fêtes, mais également aux funérailles et dans les restaurants. Ils utilisent des instruments à vent, à cordes, à claviers et à percussions. D’une part, il y a les bons musiciens qui ont les critères suivants : malin, rusé, intelligent, fort. D’autre part il y a les mauvais musiciens ; enfant innocent, maigre, faible, blanc-bec etc., ces critères ont un sens figuré pour décrire le niveau de jeu de ces musiciens. En outre, ils ont des techniques qui se répartissent ainsi : savoir varier la mélodie, savoir fausser la mélodie, pouvoir contourner les difficultés et savoir s’inspirer des autres, c’est-à-dire prendre de quelque chose de bon en écoutant d’autres musiciens pour se perfectionner.

Bref ! Si on demande à un lăutari sur quelle base ces principes sont rédigés, il fera référence à son histoire et à sa culture. Ces quatre critères précités caractérisent un bon musicien ou un musicien malin. Or, le mauvais musicien est lié à l’enfance. D’où, dans ce contexte, le goût musical est strictement lié au mode de vie d’une communauté. Par exemple, si on fait écouter à un Haïtien une musique traditionnelle roumaine, l’acceptation à l’écoute sera étrange et il aura une autre perception de cette musique. Il peut l’aimer ou la détester dépendamment de ses jugements. Tandis qu’un roumain pourrait l’apprécier d’une autre manière. Néanmoins, si on pose cette question à un roumain : comment expliquez-vous le goût musical des lăutaris ? Il va tout de même tenter de l’expliquer en fonction de sa perception de son propre goût. Le goût musical est parfois le fruit de l’habitude de ce qu’on écoute la plupart du temps qui provoque de l’affection pour la mélodie écoutée.

C’est de même pour les wodaabes originaires de plusieurs pays africains. Ils ont des critères et des techniques qui décrivent un bon musicien et le goût musical. Pour eux c’est la justesse de la voix, la puissance vocale et le sens de l’écoute. Il faut être non métissé, être né de 4 grands-parents Wodaabes. Pour les wodaabes, le goût musical, c’est la capacité à déclencher de l’émotion. Au-delà de l’émotion, il faut avoir l’expressivité musicale, le sens du rythme, une belle voix etc.

Donc, une fois de plus ces critères et techniques décrivent l’aspect du goût musical chez les ethnies de wodaabe, ils déclinent purement de leur réalité socioculturelle. En effet, parler du goût musical c’est une discussion qui mérite de rigueur sur l’esthétique. Selon notre approche sur les Jamaïcains, les Lăutaris et les Wodaabes, elle nous montre que le goût musical est axé sur la subjectivité en dehors des critères établis par une communauté. Les gens à l’intérieur qu’à l’extérieur d’un pays jugent en fonction de ce qu’ils ont l’habitude d’écouter qui touchent leur sens musical. L’harmonie, la gamme, et la mélodie qui construisent une musique reflètent la créativité de son compositeur. Toutefois, il serait très difficile, voire impossible d’avoir un côté universel, du moins un goût avec une allure d’objectivité. Parce que le goût, le beau, l’agréable et le laid sont relatifs.

En conclusion, le goût musical est lié à l’histoire, à la culture, aux mœurs d’une personne. Il est très difficile de trancher sur la manière dont cela se manifeste. Cependant, dans notre compréhension musicale et dans quel que style qu’il soit, pour apprécier une musique, l’aimer, et la juger dépend de l’ouverture d’esprit musical. Si deux personnes écoutent une même musique, la mélodie n’aura certainement un effet similaire sur eux. Toutefois, un rythme entraînant peut les traverser par l’émotion et la sensation.


[1] G. W. F. Hegel, 1875, Esthétique Tome 1, éditions Germer-Baillière, paris, P.496

[2] Mento, musique populaire jamaïcaine, apparition vers la fin du XIX dans les quartiers ruraux.

[3] Ska, style de musique jamaïcaine, caractérisé par un contretemps (1950).

[4] Rocksteady est un sous-genre du reggae émergé vers les années 1965-1966.

[5] Lăutari ou Leoutars musicien traditionnel originaire de la Roumanie.

[6] Les wodaabes sont des gens qui viennent en majorité de peul, appelé Bororos ou Mbororos.


Bibliographie selective

HEGEL, Georg Wilhelm Friedrich. Esthétique Tome 1. Paris, éditions Germer-Baillière, 1875, 496 p.
KROUBO DAGNINI, Jérémie.Vibrations Jamaïcaines, histoires des musiques populaires jamaïcaines au XXe siècles.Rosières-en-Haye, Camion blanc, 2011, 768 p.
PERRENOUD, Marc. Terrain de la musique : Approches socio-anthropologiques du fait musical contemporain. Paris, l’harmattan, 2006, 249 p.
WIORA, Walter. Les quatre âges de la musique. Saint Amand, Bussière,1963, 224 p.

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