Quelle porte d’entrée pour l’album TRIAKK ?

437

Partagez cet article

Le groupe rap Règleman Afè Popilè (R.A.P) a été créé en Août 2012 au sein de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti, dans l’objectif de porter les questions sociales et politiques à travers le rap, afin d’inviter les jeunes à réfléchir et les aider à comprendre leur condition d’existence matérielle. Ce qui passe avant tout par une lecture des conditions de possibilités qui ont produit les catégories sociales paupérisées : Ti machann, Ouvriye, Peyizan. Celui-ci, qui regroupe quatre rappeurs et une chanteuse, s’inscrit dans la perspective de la révolution de 1791 avec pour point de départ 1492.

 En 2017, après avoir sorti plusieurs singles, ce groupe musical a produit « Konviksyon », un EP de six (6) morceaux. Lesquels, constituaient une réaffirmation de leur engagement et de leur conviction par rapport à la lutte pour la liberté et le bien-être des haïtien-ne-s. Suite à cette première production, on a constaté un long moment de silence de la part du groupe. Ce qui porterait à croire que le feu sous-jacent a cette dynamique de création avait été éteint, et R.A.P, comme une grande fumée avait été dissipée.

Toutefois, en Janvier 2020, le groupe revient avec « Mete Dife », un morceau qui trouve son ancrage dans la conjoncture socio-politique de « peyi lòk » et les mouvements de contestation qui vont avec. Celui-ci, qui devrait être un prélude à son premier album, n’a finalement été qu’un single conjoncturel pour ramasser les stratégies de lutte des catégories sociales marginalisées, comme « kanpe dèyè barikad ou ».

Plus tard, soit le début du mois de Juin, R.A.P annonce officiellement la sortie de ce premier album du nom de « Tribilasyon Ak Kè Kontan (#TRIAKK) » sur les réseaux sociaux, dont la sortie a été prévue pour le 22 Août 2020. Cette annonce a été faite avec une vidéo d’animation inspirée du Cover de l’album. En fait, ce dernier est un tableau de Pauléus Vital qui s’appelle « Abeille attaquant un solitaire avant la Coumbite ». Lequel tableau a déjà servi de couverture à l’ouvrage de « Une lecture décoloniale de l’histoire des Haïtiens, du traité de Ryswick à l’occupation américaine » de Jean Casimir (2018). C’est un tableau qui fait partie d’une collection privée d’un historien qui travaille à Duke University (USA), d’après ce que j’ai appris. Et la photo qui a été utilisée est celle de Les Todd/Duke University.

Bon gré mal gré, le groupe est revenu avec une nouvelle date de sortie, soit le 17 octobre 2020 ; date de l’assassinat de Jean Jacques Dessalines. Toujours ancré dans un symbolisme historique, je suppose que ce choix n’est pas anodin pour R.A.P. À mon avis, cela a été fait pour rendre hommage au père de la révolution haïtienne et aux idées qu’il défendait, d’une part; et d’autre part, pour ré-actualiser les acquis de la révolution haïtienne, tels que « Tout Moun se Moun », « Libète Byennèt »… 

En fait, l’album TRIAKK s’annonce intéressant en termes de création musicale, de discours, de grille de lecture de l’histoire et de la réalité socio-politique, et de traitement des questions coloniales. Si je me réfère aux quatre (4) singles de présentation de l’album, je peux déjà saisir cette diversité, en ce sens où celui-ci se dégage du cocon du « rap haïtien » (surtout en ce qui a trait au lieu commun) et embrasse d’autres champs qui n’intéressent pas généralement les rappeurs haïtiens.  

Il s’ensuit que les portes d’entrée pour écouter TRIAKK sont multiples. Une première, s’ouvre sur l’histoire. En effet, des titres comme Patchakouti, Kaptif renvoient à des évènements de l’histoire de la colonisation du pays, toutefois, racontés, à partir d’un autre point de vue, celui des colonisés. Cette nouvelle posture de lecture est portée par la perspective casimirienne. Cela dit, la dynamique de création de R.A.P est fortement influencée par cet auteur. Ces morceaux, je le suppose, revisitent, dans une démarche historique et sociologique les évènements constitutifs de la nation haïtienne, et même des séquelles qu’ils la sous-tendent. C’est comme un point de départ. Sous cet angle, je peux dire que Règleman Afè Popilè, à travers TRIAKK, nous invite à débattre sur ces questions dans une perspective décoloniale.

Une deuxième ouverture se fait sur le mode de rapports qu’entretient l’État avec les couches paupérisées, marginalisées de la population, depuis sa fondation. Lequel mode se solde toujours par des actes de répression, de violences et des crimes. Dans le contexte actuel où des massacres et des tueries sont perpétrés sur la population, Dèy propose, je suppose, une explication qui rassemble nos deuils, alors isolés, dans une démarche historique globale. Cela étant, toutes les circonstances peuvent être évoquées. La faim. La paupérisation. L’in-accès aux soins de santé. La violence policière comme réponse à la population quand elle ose réclamer un mieux-être.  Tout compte fait, d’aucun n’est un corps isolé qui a rendu l’âme. L’État les a tous assassiné.

Ces portes d’entrée que je viens d’identifier ont été fait à partir de plusieurs éléments dont le titre et le cover de l’album, le tracklist, les textes et les morceaux des quatre #Albòmnanpare, ainsi que les convictions du groupe lui-même. J’estime qu’il peut y avoir d’autres portes d’entrée selon le centre d’intérêt de la personne en termes de poésie, du travail sur/de la langue créole, de performances des artistes. Sur ces entrefaites, j’espère et attends de l’album une créativité proportionnelle aux premiers gouts des #Albòmnanpare.

Leave Comments