Histoire et devoir de mémoire : Retour sur le massacre de perejil

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En octobre 1937 s’est produit sous les ordres du dictateur dominicain Rafael Leonidas Trujillo en République Dominicaine le massacre d’environ 30.000 Haïtiennes et Haïtiens. 83 ans après ce génocide d’État, des organisations de la société civile haïtienne s’activent pour tenir vivante cette date dans la mémoire collective haïtienne.

En ce sens, le Centre de Réflexion et de Recherche sur la Migration et l’Environnement (CERREMEN), le Laboratoire Haïtien d’Études Latino-Américaines et Caraïbes (LHELAC) et le Mouvement Organisé des Citoyens pour l’Intégration et Développement (MOCIDE) ont organisé le vendredi 30 octobre 2020, à la Direction des Études Post-graduées de l’UEH (DEP) à Pacot une journée d’étude autour du thème : Les relations haïtiano-dominicaines au prisme du 21 ème siècle. Différents aspects de cette thématique ont été abordés, notamment les multiples facettes de la dynamique relationnelle des deux pays, la problématique du nationalisme dominicain ainsi que les antécédents historiques, migratoires et des actions racistes exercées contre le migrant haïtien en territoire voisin.

Cette journée a servi de prétexte pour susciter des conversations sur les causes de ce massacre orchestré par le dictateur dominicain Trujillo. À l’occasion de la remémoration de cet évènement macabre, les institutions susmentionnées ont jugé nécessaire et pertinent d’explorer en profondeur la problématique des relations haïtiano-dominicaines et jeter un regard rétrospectif sur cette date.

Parallèlement, en marge de la journée d’études, d’autres interrogations retiennent l’attention, à savoir dans quelle mesure peut-on considérer qu’il existe réellement un problème haïtiano-dominicain ? En quoi consiste-t-il fondamentalement ce problème ? Quels sont les secteurs qui alimentent l’animosité prégnante des Dominicains à l’égard des Haïtiens ? Peut-on se fier à l’apparente convivialité observée sur la frontière entre ressortissants des deux peuples pour conclure qu’il n’existe pas de conflits profonds ?

Une vue partielle de l’assistance

Si pour certains intervenants ayant pris part à l’activité, il ne s’agit que d’une haine endurcie depuis la gouvernance de l’île par Jean Pierre Boyer pendant 21 ans ; pour d’autres, il s’agirait plutôt du racisme et de l’anti-haïtianisme développé par le secteur nationaliste réactionnaire de la République Dominicaine contre les Haïtiens. D’autres, par ricochet, soutiennent la thèse selon laquelle cette haine provient de la lutte constante entre divers groupes d’intérêts dominicains. D’autres opinions privilégient de préférence l’incapacité du président Trujillo à répondre aux besoins de son peuple qui l’a conduit à faire diversion en utilisant les migrants haïtiens comme bouc émissaire.

D’un autre côté, la raison démographique, la migration massive vers la République Dominicaine ont été évoquées pour montrer comment cette dernière représente un danger imminent pour les travailleurs migrants haïtiens contre lesquels les nationaux construisent une adversité. De plus, au 21èmesiècle, sous le regard complice ou le laxisme des gouvernements haïtiens, on assiste à des actes de barbarie isolés qui continuent d’être produits à l’autre bout de l’île contre les ressortissants haïtiens.

Pour le coordonnateur du CERREMEN Léo Bien-Aimé, « le socle du processus migratoire chez nous, consiste une quête d’un mieux-être ailleurs par l’Haïtien évoluant dans un lieu de mal-être, en l’occurrence son propre pays ». Il insiste sur l’obligation de l’État haïtien de définir les mécanismes nécessaires à créer le bien-être de la population qui éprouve de grandes difficultés socio-économiques.

Léo Bien-Aimé, Coordonnateur du CERREMEN

Il est à préciser que l’aventure migratoire en Haïti ne date pas d’hier. Ce phénomène a connu un tournant à partir du début du 20ème siècle. Le géographe Georges Anglade, dans sa carte intitulée : Les haïtiens dans le monde, souligne que deux grandes vagues d’émigration (1915-1934) et (1965-1985) se sont succédé. Il montre que la première vague migratoire a été provoquée par l’expropriation des terres des paysans par des compagnies américaines venues s’installer ici lors de l’occupation de 1915. Et en moins grand nombre vers Cuba. Ces paysans allaient alors constituer une réserve de main-d’œuvre à bon marché pour la production sucrière dominicaine.

Il informe que la deuxième vague serait liée à l’exil haïtien, provoqué par la dictature féroce de la famille Duvalier vers les États–Unis d’Amérique, le Canada, et vers d’autres îles des Caraïbes, des pays de l’Amérique Latine plus particulièrement le Venezuela et le Mexique.

Colette Lespinasse, lors de son intervention a souligné que « l’identité dominicaine est construite sur la base de l’Anti-Haitianisme et le racisme qui sont des outils de domination ». Ce sentiment, auquel fait référence Madame Lespinasse est forgé depuis des années par des ultra-nationalistes dominicains, et il a eu une grande répercussion sur l’agir des Dominicains à l’égard des Haïtiens. Une construction ayant la vie dure parce qu’il a fini par y exister un fusionnement entre l’être et sa construction sociale.

Cette activité a été également une occasion de questionner le mutisme du président haïtien de l’époque, Stenio Vincent, face à une telle ignominie. Son inaction, et l’accord indigne, deshumanisant signé après le massacre avec son homologue dominicain prouve à quel point les dirigeants haïtiens prennent encore des décisions allant à l’encontre du bien-être de leurs concitoyens. Dans la même veine, mentionnons l’arrêt TC 168-13 du 23 septembre 2013 de la cour Constitutionnelle de la République Dominicaine sous l’égide du président Leonel Fernandez qui a enlevé la nationalité à des dizaines de milliers de citoyens dominicains d’ascendance haïtienne et d’autres ressortissants étrangers.

En guise de conclusion, nous sommes d’avis qu’une telle initiative est d’une importance capitale pour réfléchir sur les relations haïtiano-dominicaines d’une criante actualité aujourd’hui encore. En effet, nos compatriotes continuent à être victimes de discrimination et d’actes de violences de toutes sortes. Il s’avère crucial de continuer le combat pour susciter une prise de conscience de la part des autorités en vue d’une juste résolution de la crise bilatérale dans laquelle s’enlisent les deux pays cohabitant sur l’île d’Haïti. L’organisation de cette journée ne représente qu’une goutte d’eau dans l’océan des dispositions à prendre. Cependant, commencer par poser les problèmes constitue déjà une avancée pour le moins considérable.  La problématique est loin d’être épuisée, les contributions seraient d’un apport inestimable pour nous permettre d’y avancer.

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