Les Élections américaines de 2020 : changement d’administration et enjeux pour Haïti (2ème partie)

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C- Politique restrictive en matière de la migration

Phase des années 1980 : Refoulement accord Reagan-Duvalier 1981 quand il était question de refouler en hautes mers tout boat people haïtien qui tente de pénétrer le territoire américain. Le congrès a partagé l’objectif de mettre fin à l’immigration illégale des Haïtiens (Dewind et Kinley III p. 37). Ce qui allait justifier le conditionnement de l’aide étrangère pour l’exercice de 1982 à la collaboration du gouvernement haïtien.


Première partie

Aussi faudrait-il noter le rejet de dossiers de demande d’asile de Salvadoriens, Honduriens, de Guatémaltèques et d’Haïtiens persécutés par des régimes de terreur, plutôt considérés comme des réfugiés économiques et le traitement privilégié pour les demandes issues de pays non amis des États-Unis comme le Nicaragua et le Cuba sous le titre de Refugee Education Assistance Act of 1980 adopté en Education haitian and cuban act sous Reagan à la suite des mobilisations et plaidoyer de migrants haïtiens et de l’opinion publique ; Reagan, 2e version à travers IRCA a facilité la régularisation massive d’environ 3 millions de sans-papiers dont des haïtiens.

 Phase des années 1990 : On a promulgué The Haitian Refuge Immigration Fairness Act (HRIFA) en faveur des haïtiens qui fuyaient la terreur du coup d’État de 1991. Cependant sur les quelques 37, 000 dossiers déposés, moins de 10, 000 ont pu être acceptés. Entre temps, on excluait les Haïtiens des dispositions valables pour des centre américains à devenir Légal Permanent Résident par le NACARA en 1997. Dans la même foulée, le président Clinton a adopté des lois restrictives en 1996 à l’encontre des immigrants. Il a dû avoir une posture pro-républicain pour son deuxième mandat. Les lois discriminantes furent L’Immigration Personal Responsibility and Work Opportunity Reconciliation Act (PRWORA) et le durcissement des politiques migratoires est déterminant dans le cadre de l’Antiterrorism and Effective Death Penalty Act de 1996 (AEDPA). Al Gore voulait réparer, en promouvant un vaste mouvement de naturalisation en faveur des immigrants en vue de gagner leur vote.

Entre l’État policier et la compréhensive immigration à l’ère de Bush (2000-2008)

 Bush et la compréhensive immigration votée en défaveur de l’immigration régularisée de 12, 000, 000 d’illégaux par un congrès à majorité démocrate, soit 46 pour et 53 contre. Ce même Bush a nourri l’idée de la construction d’un mur sur la frontière mexicaine.

Migration environnementale et les moratoires après 2010

Des demandes de TPS ont été rejetées sous Préval, sous Latortue puis adoptées après le 12 janvier 2010 sous Obama, menacé sous Trump mais reconduit sous le coup de mobilisations citoyennes. La préférence à la promotion de l’immigration qualifiée de l’Europe du Nord dans les discours du président Trump a été déroutante en s’associant à des choix de politique anti-immigrant. Du point de vue des politiques migratoires, nous nous sommes inscrits dans le cadre d’un État policier qui réprime les immigrants indépendamment des alternances démocrates et républicains. Il a été appliqué de mesures modérées ou de moratoires en fonction de l’agitation de ce dossier dans l’opinion publique internationale et en utilisant d’autres mécanismes comme contrepoids par exemple le congrès, le pouvoir judiciaire, l’alliance avec des groupes de pression entre autres.

Une mise au point sur la question migratoire et les alternances politiques aux États-Unis

On a pu voir le principe de quota appliqué aux pays de l’hémisphère occidental à partir de 1976 dont Haïti sous le gouvernement de Carter. Ensuite, Clinton a dicté les lois les plus restrictives aux États-Unis contre les immigrants. Mais il y a eu aussi des promesses électoralistes qui ont eu gain de cause pour des candidats à leur réélection et c’était le cas d’Al Gore qui encourageait la naturalisation massive des immigrants ayant le LPR.

Sous l’administration d’Obama, les déportations ont accru des scores importants si ce n’était l’adoption du TPS après le 12 janvier 2010. Les demandes du président Préval pour bénéficier du TPS aux victimes de quatre ouragans en 2008 n’ont pas retenu l’attention du président Obama. Tout porterait à croire que les républicains ont agi différemment dans les mesures favorables de Reagan mais associées à des restrictions dans l’accord de 1981 et aussi le rejet de demandes d’asile considérés comme de réfugiés économiques.

Bush, alors républicain, était bien sensible à accorder des papiers à environ 12, 000, 000 d’immigrants dans le « Comprehensive immigration act ». Mais en 2006 les États-Unis ont déporté 197, 000 personnes dont 95% seulement en Amérique latine et dans la caraïbe. En 2005, les demandes de TPS du premier ministre haïtien Gerard Latortue n’ont pas eu de suite heureuse malgré la situation d’insécurité et les cyclones Jeanne et Anna qui ont sévèrement frappe Haïti dont le sud-est et Gonaïves (GARR, 2008).

Donald Trump n’a pas lui-même caché ses positions anti-immigrant et voudrait les appliquer sans réserve si ce n’était des recours et des appels devant les tribunaux pour faire bénéficier de moratoires.

D-Politique américaine et aide humanitaire à Haïti

L’aide humanitaire a été orientée entre 1980 et 1990 quand étaient en train d’appliquer les politiques d’ajustement structurel sujettes à l’appauvrissement de la population. L’aide vient surtout sous forme alimentaire (CEPODE, 2011 : 31). Dans ce même contexte se réalise l’invasion des ONG selon Etienne. De 1973 à 1998, le volume d’aide publique destiné à Haïti est reparti de la manière suivante 1973-1981 : 477 millions $ us ; de 1981 à 1986 : 724 millions $ us ; de 1986 à 1991 : 906 millions $ us ; suspendue de 1991 à 1994. Et de 1995 à 1998 : 1, 664 millions $ us. Le montant de l’aide bilatérale et multi latérale de 1994 à 2001 correspond à une moyenne annuelle de 57 $ us par habitant, le plus important bénéficiaire de l’aide du monde. Dans la même période, au même titre que l’ajustement structurel impose par la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International, Haïti a donc reçu des prêts de 2,6 milliards $ us (Vorbe, 2009). Ce qui pourrait se résumer au dicton haïtien « angrese mimi bay djakout ».

Josh Dewind et David Kinley III (1988) avance la thèse de l’aide à la migration dans la mesure ou les paysans sont attirés en ville pour réduire la pression sur les terres dans la perspective de l’USAID. Ils sont disponibles pour les zones franches comme force de travail active et armée de réserve. Dans d’autres cas, en raison de la misère qui accompagne cette migration interne, ils partent pour l’étranger notamment pour la Floride dans la période (1980 – 1986).

Charles Vorbe parle lui-même de l’humanitaire militarisé dans le déploiement militaire dans les situations de l’urgentisme. Al Gore alors vice-président prônait l’implication des ONG dans la gestion de l’humanitaire en lien avec la promotion de la démocratie, du développement par le marché libre.

Le 11 septembre 2001 vient renforcer cette approche en associant à l’activité humanitaire l’action diplomatique et militaire. C’est un élément de stratégie qui puisse garantir l’influence des États-Unis. L’action humanitaire est ainsi mise sous contrôle dans le cas d’Haïti sous l’administration d’un démocrate tout en servant d’instrument pour le renforcement de la domination de la superpuissance américaine et la « communauté internationale » que Washington utilise à ses propres fins en la circonstance (ibid, p. 86). Indépendamment des administrations, la position de gendarme reste en éveil. Il s’impose un modèle de sécurité de type coopératif insistant sur l’ancrage de la sécurité régionale du ressort des États. L’OEA en certaines occasions à la valeur d’une organisation-marionnette dans les mains des États-Unis pour influencer le fonctionnement politique interne des États et en particulier Haïti.

C’est une forme d’amputation de la souveraineté du pays outre des amputations physiques et les traumatismes causées par le séisme du 12 janvier 2010. L’exercice démocratique, a connu des interférences des agents de l’administration Obama.

En guise de considérations finales, le changement d’administration aux États-Unis est une occasion pour réconcilier l’Amérique divisée tel est le crédo clame. Un intérêt accru à la politique intérieure sera manifeste. Les États-Unis continuent à s’attacher à ses idéaux, principes et assomptions à la base de la formation de cet État. Ce serait un moment de transition et de réhabilitation de la puissance et pour faire montre de sa bienveillance à l’égard des autres nations du monde notamment les plus faibles comme Haïti. Dans cette lignée, on doit se rappeler les fondements de l’interventionnisme unilatéral américain liés à la métaphysique « de peuple choisi avec la mission divine de civiliser le reste du monde. Ainsi devraient ils se constituèrent en des maitres organisateurs du monde en établissant des systèmes où règne le chaos. Nous sommes aptes à pouvoir administrer lesdits gouvernements parmi les peuples séniles et sauvages” [1].

Le poids des élites du pouvoir est important aux États-Unis en dépit des alternances de partis d’autant plus que la logique partisane tend à être de plus en plus révolue. Les lectures de Paul Sweezy et Paul Baran, Wright Mills qui traitent respectivement de l’influence de la classe supérieure dans la gouvernance aux États-Unis et du rôle des monopoles capitalistes pour indiquer la question de la diplomatie  des multinationales sont bien recommandées. Aussi Michel Crozier et Erhard Friedberg et Philippe Bernoux peuvent-ils être utiles pour comprendre la sociologie des relations internationales et mettre en évidence des notions de sociologie des organisations telles que scène, rationalité, stratégie et pouvoir, intégration et interdépendance, système, jeu, scène, réciprocité et décision.

L’action diplomatique intelligente et créatrice peut aménager un système d’action concret qui puisse prêter à la renégociation de la position de la République d’Haïti au regard de ses principes fondateurs. La promotion du multilatéralisme et de l’intégration régionale comme option diplomatique sont des garanties à pouvoir définir des marges de manœuvre à Haïti face à une super puissance. Les dossiers de migration, de développement durable et de l’auto-détermination du peuple haïtien restent bien cruciaux dans un contexte de globalisation néo-libérale. Ce, au-delà de toutes alternances politiques aux États-Unis.

Hancy PIERRE, Spécialiste en Relations Internationales.

Références bibliographiques

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  • Hancy Pierre, « Obama-Mc Cain, entre l’incertitude et un revirement de l’histoire », in Le Nouvelliste du 30/01/2008.
  • Hancy Pierre, « Etats Unis/Conjoncture post-électorale-Obama : diplomatie, entre contention, ouverture et réconciliation », in Le Nouvelliste du 30/01/2009.
  • Hancy Pierre, « Elections américaines de 2008 :le spectre d’une victoire surprenante annoncée-Les immigrants  à l’horizon d’un vote volatile et opportuniste-pragmatique », in Le Nouvelliste, 2008.

[1] Cité par R.Hoftadter :The paranoid style en Americanpolitics.New York, Alfred A. Konopf,1965, P.126.

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