Relire « 1984 » de Orwell en Haïti actuellement

1984 - George Orwell
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En date du 7 février 1986, le président « dictateur à vie » Jean Claude Duvalier quitte le pouvoir et s’envole pour la France. Cet évènement marque la fin d’un règne de de terreur en Haïti. Pour sceller cette rupture, une nouvelle constitution est élaborée avec pour tâche de favoriser l’avènement complète de la démocratie et d’empêcher un retour à l’ancien régime. Cela suppose entres autres : la liberté de presse et d’expression, le multipartisme, la liberté d’association, le respect des droits de l’homme la réalisation d’élections honnêtes et crédibles comme mécanisme de prise du pouvoir, etc. Trente (30) ans après, la situation tant du point de vue économique que du point de vue politique et morale du pays est critique. Le peuple croupit dans la misère, les trois pouvoirs s’effondrent quasiment en laissant place à un exécutif de plus en plus autoritaire surtout avec le régime PHTK (deuxième version) Moise-Jouthe, des assassinats et disparitions spectaculaires sont enregistrés au quotidien et la liberté de pensée est de plus en plus menacée. Un retour à la dictature se dessine de plus en plus à l’horizon. Face à cette situation, il est judicieux de convoquer la lecture de certains textes en vue de mieux comprendre la situation actuelle et prévoir ce qu’il en adviendra si l’on continue d’avancer dans cette direction. En ce sens, nous recommandons la lecture ou la relecture du roman dystopique « 1984 » de Georges Orwell. Pourquoi ce texte ?  D’abord, parce qu’il fait partie des meilleurs textes dystopiques de la littérature et ensuite parce qu’il fait écho parfaitement à la situation haïtienne d’aujourd’hui et nous montre la société de demain si rien n’est fait.

Qu’est-ce qu’une dystopie ?

Une dystopie est une fiction décrivant un monde imaginaire dont l’organisation fait qu’elle empêche ses membres de connaitre le bonheur réel, voire d’y penser. C’est un monde dont les institutions et le mode de fonctionnement empêche toute possibilité d’émancipation de ses membres. Il s’agit de la présentation d’une société pensée dans son pire état. C’est le contraire de l’utopie qui, elle décrit une société où tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Bien qu’étant fictionnelles, les dystopies puisent en partie dans la réalité présente pour mettre en garde contre d’éventuels débordements futurs.

« 1984 » : la présentation d’une société totalitaire

Publié pour la première fois en 1949, « 1984 » est un roman de l’écrivain britannique Georges Orwell qui décrit une société totalitaire (Océania) dans laquelle les individus ont perdu toute liberté, tout esprit d’initiative jusqu’à celle de penser. La vie des individus est régulée au rythme de l’État parti, représenté en la personne du chef absolu : Big Brother. Dans cette société, tout se fait par et pour Big Brother. Le travail, les loisirs, l’amour, la passion, la haine, etc. tout est régulé par le parti, par le chef suprême. C’est une société qui déifie le chef et vit au rythme de ce dernier. Dans cette société existe deux passions strictement contrôlées et manipulées par le régime : la haine de l’ennemi (imaginaire, car l’ami d’hier est l’ennemi d’aujourd’hui et l’ennemi d’aujourd’hui sera l’ami de demain) et la vénération du guide, du chef (Phillipe JAWORSKI, France culture, 14/10/2020). C’est une société où l’individu perd le droit de rêver et d’espérer. C’est une société dans laquelle lire, écrire ou penser est considéré comme un crime, un péché mortel.  Il s’agit d’une société où Big Brother décide de tout, réécrit l’histoire, décide de ce qui est vrai ou faux ; de ce qui est utile ou pas, etc. L’un des principaux soucis des théoriciens de cette société est d’aboutir à la création et le perfectionnement d’une langue (la novlangue) qui anéantit toute possibilité de « pécher » par la pensée.

« Apre Dye », le Big Brother d’ Haiti?

Si le 7 février 1987, le peuple haïtien a mis fin officiellement à la dictature en chassant du pouvoir son représentant le plus farouche, la nouvelle période dite démocratique ne l’est que de nom. En effet, cette période peut être considérée comme la continuité du duvaliérisme sans les Duvalier (TROUILLOT, 1986). Rares sont les dirigeants de cette période n’ayant pas affiché les comportements et pratiques de l’ancien régime. Et, la situation actuelle tend à nous rapprocher vers une suprématie à la « Big brother » personnalisé par « ApreDye ». Se considérant comme véritable représentant de Dieu sur terre, il se targue du pouvoir absolu au nom de ce dernier et du peuple. Il veut que tout fonctionne par et pour sa volonté. Ses envies et désirs ont force de loi. Il veut de nouveaux moyens d’identification pour les citoyens, exécution ! Il se trouve gêné par le parlement, il le renvoie. Il définit lui-même la durée de son mandat. La constitution l’ennuie, qu’on la change ! Mais c’est inconstitutionnel ! Débrouillez-vous ! Vous n’êtes pas sur la même longueur d’onde que lui, il risque de vous arriver des « petits accidents ». Incapable de faire aboutir ses promesses électorales, il se crée des ennemis, les ennemis de la république, qui lui font obstacle. Ses échecs sont la responsabilité de ces ennemis (groupe blackout, bèt 7 tèt, etc.). Et, ses amis d’hier sont devenus les ennemis d’aujourd’hui et les ennemis d’hier sont les amis d’aujourd’hui.

Les groupes armés : outils de surveillance des masses populaires 

Si la surveillance n’est pas aussi sophistiquée que dans l’Océania décrite par Orwell, les habitants de l’Haïti contemporaine de « ApreDye », particulièrement ceux des quartiers populaires, sont surveillés en permanence par des groupes armés alliés du « grand frère ». Ils ne peuvent vaquer librement à leurs activités, ils sont rançonnés en permanence, il leur est interdit de sortir exprimer leurs colères et revendications et ils ne peuvent dire du mal du « grand frère » et de ses sbires sans en subir les conséquences désastreuses. Donc adieu liberté d’expression !

Média, désinformation et abrutissement…

Si les groupes armés constituent les outils de surveillance des masses, les médias constituent des outils travaillant à l’impossibilité de commettre le crime par la pensée.  

Loin de jouer leur rôle d’informer et de former la population ; la plupart des médias en Haïti se donnent pour tâche la désinformation et l’abrutissement. Les « informations » qui y sont diffusées ne visent pas à fournir au public les clés pour comprendre les enjeux de société, mais de façon à satisfaire la curiosité publique (JULIEN, 1988 cité par TRUDEL, 1990) et plaire aux grands patrons. Prenons le cas des actions gouvernementales : elles sont généralement présentées, par la plupart des médias, comme de simples communiqués de presses sans contextualisation ni analyse. Ce désir de plaire au « grand frère » est si fort qu’il conduit souvent à la désinformation. La réalité est occultée. Quand l’on présente une information se rapprochant de la vérité, le temps qui lui est consacré, le résumé qui en est fait est si bref qu’il est impossible d’aboutir à une vraie compréhension (CORRIVEAU, 2016).  Les sujets et les événements ne sont plus sélectionnés en fonction de leur importance et de leurs conséquences sociales, mais en fonction de l’attrait qu’ils peuvent susciter (TRUDEL, 1990). Les émissions tendent uniquement à la distraction quand ce n’est pas tout simplement à l’abrutissement. Comme l’affirme Lina Trudel «il n’y a plus de projets de société, d’aspiration collective et de projets démocratiques d’émancipation sociale et culturelle, il n’y a que des intérêts, des goûts et des besoins à satisfaire à court terme ». Cette façon de faire des médias conduit directement à des « individus » sans attache politique et/ ou idéologique, sans capacité d’analyse et de discernement. Bref, à des individus qui ne pensent pas !

En guise de conclusion

Loin de poursuivre sa voie vers la démocratie, la situation actuelle nous montre qu’Haïti tend de plus en plus vers une société totalitaire pareille à celle décrite par Orwell dans « 1984 ». Ainsi, la lecture de cette dystopie se révèle importante car elle nous fournit les pistes sur la société de demain si rien n’est fait pour freiner les dérives actuelles. Il s’agit d’une société où l’individu risque de perdre toute forme de liberté, où ses passions sont régulées et sa capacité de raisonnement assignée à un crime : le crime par la pensée !

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