Le travail salarié en Haïti : Entre mobilité sociale individuelle et mécanisme de reproduction sociale complexe

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Le travail dit-on est la clef du succès et de la réussite. Cette activité, selon plus d’un, assure incontestablement la stabilité économique pour l’individu qui l’entreprend. À bien l’examiner, ce discours s’inscrit dans une logique de mobilité individuelle ou de liberté personnelle bénéfique à toute personne exerçant une activité procurant une sorte de rémunération. Cette liberté que procure le travail, s’explique par la capacité que possède la personne en question, à satisfaire ses désirs et ses volontés intrinsèques indépendamment des préoccupations qui lui soient extérieures. Cette conception ne tient pas compte de l’exploitation et de l’assujettissement qui représentent des éléments fondamentaux du rapport capital-travail selon les idéaux fondés sur le matérialisme dialectique. Aussi, elle ne permet pas de comprendre les utilités, voire les finalités globales ou non individuelles du labeur. 

Hamel ne se penche pas sur la finalité du travail, mais il considère ce dernier comme un élément ayant un rapport quelconque à la nature. Le travail suivant cet auteur est vu comme une forme de procès qui tend vers une chaîne « d’actions, d’opérations individuelles ou collectives appliquées à la nature et destinée à en extraire des ressources qui, sous leur forme immédiate ou après avoir subi un certain nombre de transformations de formes et d’états, deviennent des biens sociaux » (Hamel. 1986. P 73). Dans cette perspective, le travail est perçu comme étant source de production de biens et de services assurant la reproduction sociale.

Partant de ces considérations, la réalité haïtienne nous permet de comprendre qu’il existe un certain nombre de personnes qui exercent un travail (des ouvriers et ouvrières du Parc Industriel SONAPI) depuis plusieurs années, mais leurs conditions matérielles d’existence ne s’améliorent. Peut-on parler, dans ces cas, de mobilité sociale individuelle ascendante comme finalité du travail dans le cas de ces gens ? Quel est le véritable rôle du travail chez les travailleurs du secteur textile ? Ces ouvriers et ouvrières, malgré leur condition de vie difficile, permettent à des membres et proches de leur famille de connaître des progressions sociales grâce à leur travail. Peut-on parler, à la suite de Louis-Juste, du travail comme mécanisme de reproduction sociale complexe ?  Autrement dit, « En quoi le travail salarié – aussi difficile et précaire qu’il parait être – dans le cas de bons nombres d’ouvriers-ères du secteur textile des Parcs Industriels de Port-au-Prince représentent des mécanismes de la reproduction sociale complexe ? ».

Notre analyse consiste à montrer comment l’insertion dans le secteur textile des parcs industriels du pays est un facteur de reproduction sociale complexe et non de mobilité sociale individuelle. Nous allons considérer l’exemple de quelques travailleurs et travailleuses du parc SONAPI pour justifier notre proposition hypothétique. Pour se faire, nous allons dans un premier temps tenter d’analyser les conditions du travail salarié en Haïti. Dans un second temps, nous présenterons le sens de la reproduction sociale complexe comme finalité du travail des ouvrier-ère-s de SONAPI. Dans un troisième temps, nous essayerons de montrer les limites du concept de mobilité sociale dans le contexte du travail salarié en Haïti, pour qu’enfin nous puissions faire une synthèse et justifier notre position de départ.

Pour mettre à terme ce travail nous avons mené une enquête auprès de quelques ouvriers et ouvrières du Parc Industriel SONAPI en octobre 2020. Ainsi, on a effectué trois entretiens formels et plus d’une dizaine d’entretiens informels.

CP: Reginald Louissaint Junior

La question du travail salarié en Haïti

Le travail salarié est un type d’activité qui met en regard deux ou plusieurs individus occupant un rôle dans le procès de travail. Karl Marx a clairement développé ce concept dans son texte sur le travail salarié et capital. L’auteur du Capital analyse le rapport de production entre l’ouvrier détenteur de la force de travail et le/la bourgeois-e propriétaire des moyens de production. Dans ce sens, l’ouvrier est celui qui vend sa force de travail dans le but de gagner un peu d’argent. En d’autres mots, cette force de travail, est considérée comme une marchandise comme les autres. L’achat de cette marchandise qui est la force de travail se réalise par le salaire qui, selon Marx (1979, P. 8) est une « somme d’argent que le capitaliste paie pour un temps de travail déterminé ou pour la fourniture d’un travail déterminé ». Le salaire suivant cette pensée n’est en fait que le nom particulier assigné au prix de la force de travail, appelé d’ordinaire prix du travail (Ibid. p 9). Par ailleurs, ce type de travail constitue l’encrage sur laquelle s’élève le système capitaliste.

De plus, l’ouvrier qui vend sa force de travail le fait dans le but d’avoir les moyens suffisants pour se procurer des biens et des services. Cependant, le salaire de bons nombres de travailleurs et travailleuses en Haïti a une autre fonction bien plus globale. C’est le cas des ouvriers et ouvrières de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Ces employé-e-s travaillant dans des industries de textile par exemple, la SONAPI, vendent leur force de travail pour subvenir aux besoins de leur famille ainsi que pour financer l’éducation de leur proche. C’est en ce sens que l’enquête que nous avons réalisée révèle que la plupart des ouvrier-ère-s du Parc SONAPI ne réalisent pas vraiment un profit pour leur compte personnel avec leur faible rémunération, sinon que verser les frais d’écolage de leurs enfants. « Pour le faire, déclarent quelque unes, on est obligé de faire des ‘’sòl’’ c’est-à-dire économiser entre ouvriers et ouvrières sinon on risque de ne réaliser rien avec ce salaire dérisoire  ».[1] ».

Les informations vont toutes dans le même sens. L’idée dominante est que le salaire que paient les patrons n’aide pas vraiment les ouvriers et ouvrières à faire un progrès personnel, mais ils et elles utilisent cette rémunération pour élever le niveau éducatif de leurs enfants dans l’espoir qu’un jour ces derniers puissent devenir patrons et patronnes à leur tour. C’est une façon pour nous de supposer que le travail salarié en Haïti implique une forme de reproduction désignée par le concept de reproduction sociale complexe.

Reproduction sociale complexe : œuvre gigantesque des salarié-e-s haïtien-ne-s

Le paysan haïtien travaille directement la terre pour l’éducation de sa famille.

Jean Anil Louis-Juste

La reproduction sociale complexe est un concept traité par Jean Anil Louis-Juste dans son article « la résistance paysanne une énigme à la modernité » publié en 2004. Ce concept met l’emphase sur le travail que réalise le paysan. Cela n’implique pas une rationalité qui va dans le sens du système capitaliste dans le simple fait que les paysan-ne-s le réalisent non pas dans une logique d’accumulation de capitaux, mais ils-elles le font en guise de fer de lance relative au soutien de la famille. Louis-Juste (2004) souligne que « le paysan haïtien travaille directement la terre pour l’éducation de sa famille. Toute l’économie agraire scientifique doit considérer cette finalité de reproduction sociale, si elle veut comprendre le fonctionnement du ménage agricole ». En ce sens, le paysan préfère épargner pour l’éducation de ses enfants au lieu d’acquérir en premier chef, des biens de consommation. L’auteur soutient la thèse selon laquelle  la diminution du taux d’analphabétisme en Haïti est due, non pas à une autre politique publique en matière d’éducation, mais de préférence au long processus de reproduction sociale complexe mise en branle par les familles paysannes haïtiennes (Ibid.).

Cette réalité est aussi présente dans les milieux urbains en Haïti particulièrement à Port-au-Prince où les travailleurs et travailleuses salarié-e-s, – particulièrement ceux et celles du parc SONAPI -, n’œuvrent pas pour leur développement individuel et personnel mais pour assurer la scolarité de leurs enfants.

La reproduction sociale complexe comme nous venons de le mentionner est une situation où l’individu exploite sa force de travail afin de financer les activités éducatives de ses enfants et assurer le bien-être de sa famille. Cependant, cette reproduction admet un double mouvement, d’abord le renouvellement minimal et précaire de la force de travail du /de la travailleur/travailleuse par lui/elle-même et ensuite, la reproduction sociale des congénères du/de la travailleur/travailleuse par le biais de l’instruction. Ce double mouvement s’effectue à travers l’auto-exploitation qui selon Louis-Juste (Ibid.) est un élément crucial de la reproduction sociale complexe. Donc, de même que le paysan, les malheureux-ses [2] port-au-princien-ne-s tirent leur bénéfice dans le progrès social de leurs familles d’où, l’essence même de la reproduction sociale complexe. Cette réalité va à l’encontre du rôle de mobilité sociale individuelle assigné à l’activité qu’est le travail. De surcroit, quel est donc le fondement de cette mobilité sociale ?

La mobilité sociale est un concept désignant l’acquisition ou la perte de moyens et de valeurs permettant à un individu de réaliser soit un progrès soit une évolution personnelle ou encore de régresser d’une catégorie sociale ou strate sociale à une autre. Ce facteur est souvent considéré comme un moteur même de toute société. Elle est régie par des croissances qui manifestent surtout par « des récits de vie, des trajectoires personnelles vécues dans l’espoir de réussite et parfois dans la douleur (Dortier, 2013, P. 227) ». En fait, le travail suivant cette logique est un processus individuel orienté dans la poursuite de la mobilité sociale ascendante comme forme de déplacement dans la hiérarchie sociale.

Cependant, la conception marxiste rejette totalement cette manière de voir. Car pour elle, une société où se développe le rapport de classes ne peut créer de possibilité flagrante pour une quelconque mobilité sociale ascendante à grande échelle comme le prétendent les pensées structuralistes. C’est le cas de la classe ouvrière, où le travailleur et la travailleuse sont condamné-e-s à vendre leur force de travail au capitaliste. En ce sens, l’individu ne peut aspirer à l’ascension dans cette société, c’est pourquoi cette possibilité est considérée suivant John H. Goldthorpe (1976. P 7) comme un mythe libéral.

Toutefois, si le travail est l’ensemble des activités par lequel l’homme satisfait ses besoins et transforme sa réalité, à partir d’une quelconque mobilité, quels sont donc les obstacles qui empêchent la matérialisation de cette mobilité dans le cas des travailleurs et travailleuses du secteur de la sous-traitance ?

Les obstacles à la réalisation de la mobilité sociale individuelle

Les individus qui travaillent dans les factories sont en majorité des femmes dont leur salaire ne peut les aider en aucune manière à réaliser une certaine ascension sociale. Le salaire minimum journalier d’un ouvrier ou d’une ouvrière au moment où nous rédigeons ce travail est inférieur au prix d’un sac de riz. Par contre, le travailleur et travailleuse malgré la situation difficile et les mauvaises conditions de travail dans lesquelles ils évoluent, réalisent quand même une épargne. Cependant, cette parcimonie n’est pas utilisée à son profit individuel.

En ce sens, l’utilisation de la mobilité sociale comme finalité du travail pose problème en Haïti. Prenons en exemple une ouvrière qui touche un salaire journalier de 400 gourdes taxes inclus, ce qui donne un montant de 7200 gourdes par mois suivant ses jours de travail, alors que le montant des frais d’écolage de ses deux enfants s’élève à plus de 50 000 mille gourdes par ans sans compter les frais de loyers et d’alimentations, bien que parfois les faibles moyens du père couvrent à peine quelques besoins. Même si, l’ouvrier-ère s’adonne au travail pendant des heures supplémentaires à la recherche d’un surplus, ces heures de travail additionnel sont en faveur des patrons. C’est quasiment difficile pour ne pas dire impossible pour cette ouvrière de réaliser cette mobilité dont parlent tant les intellectuelles organiques de la classe dominante.

La mobilité sociale ascendante n’est presque pas possible dans une société où une classe par le biais de la plus-value[3] augmente ses ressources matérielles au détriment d’une autre. C’est pourquoi, Marx, fait comprendre que la seule façon pour que la classe ouvrière puisse arriver à un plein épanouissement c’est par la lutte, c’est-à-dire par la révolution. Car, dans une société où la classe dominante à savoir la bourgeoisie continue à exploiter la force de travail des ouvriers et ouvrières, aspirer à une ascension sociale reste et demeure une chimère.

Il est clair que le travail est le pivot même du développement et du progrès suivant la pensée de la modernité capitaliste. C’est pourquoi les résultats du travail sont fortement valorisés. C’est aussi la raison pour laquelle le mot travail a une importance capitale. En fait, le discours qui tend à camper le travail comme liberté, cache l’exploitation, la domination et l’assujettissement qui constituent les toiles de fond de cette activité et du système. En réalité, les gens qui touchent un maigre salaire ne peuvent jouir pleinement des « bienfaits » du travail. Cependant, ces personnes réalisent quand même une œuvre gigantesque en se battant pour faire l’éducation de leurs enfants. D’où, le sens de la reproduction sociale complexe comme finalité du travail.

Dans ce papier on a essayé de montrer que le travail dans bons nombres de cas de travailleurs et travailleuses salarié-ère-s (ouvrier-ère-s du parc SONAPI) à Port-au-Prince ne joue pas le rôle de mobilité sociale ascendante mais de préférence assure la reproduction sociale complexe.

Toutefois, d’autres pistes de réflexions qui échappent à la compréhension du travail sont à épuiser. Ces pistes peuvent servir de limites au travail. Parmi lesquelles on peut souligner la dimension macro de ce qu’il convient d’appeler la reproduction sociale complexe. Nous nous demandons si la reproduction sociale complexe n’est pas un processus ou une forme de mobilité sociale non pas pour la personne qui travaille mais pour les proches de la personne. En d’autres termes, la reproduction sociale complexe qui, selon notre point de vue est le résultat du travail, n’engendre-t-elle pas la mobilité sociale ascendante ?

Par : Nadia GABRIEL et Kervens CHERY


[1] Extrait d’entretiens réalisé avec Jeanne (Nom d’emprunt) qui est ouvrière au parc SONAPI.

[2] Le terme malheureux est pris dans le sens de Georges Anglade dans son texte sur l’éloge de la pauvreté. Il nous dit : « Un contresens à éviter : “pauvre” ne se traduit pas en créole par pòv mais par malere. Être pòv c’est l’extrême misère avilissante, celle du mendiant ». Voir Georges, Anglade.1983. Éloge de la pauvreté. Montréal : Les Éditions ERCE, Études et Recherches Critiques d’Espace.

[3] Selon Marx (1979. Op Cit), la plus-value désigne un surprofit réalisé par le bourgeois à partir du temps de travail de l’ouvrier ou de l’ouvrière. Si l’ouvrier ou l’ouvrière travaille pendant 8 heures de temps, le capitaliste le paie seulement le travail de quatre et empoche le reste, la plus-value.

BIBLIOGRAPHIE

Georges, Anglade.1983. Éloge de la pauvreté. Montréal : Les Éditions ERCE, Études et Recherches Critiques d’Espace.

Institut Haïtien de statistique et d’Informatique (IHSI). 2010. Enquête sur l’emploi et l’économie informelle (EEEI).

Jacques, Hamel.1986. « Procès de travail, rapports de parenté et transformations techniques ». Anthropologie et sociétés. Travail, industries et classes ouvrières. Vol. 10, no 1. Québec : Université Laval.

Jean Anil, Louis-Juste. 2004. « La résistance paysanne, une énigme à la modernité ». AlterPresse. http://www.alterpresse.org.

Jean-François, Dortier. 2013. Le dictionnaire des sciences sociales. Éditions des Sciences Humaines.

John H. Goldthorpe. 1976. « Mobilité sociale et intérêts sociaux ». Sociologie et Société. Mobilité sociale : Pour qui, pour quoi. Vol 8, n2. Québec : Presse Universitaire de Montréal.

Karl, Marx. 1979. Travail salarié et capital. Éditions électronique réalisée par Vincent Gouysse. www.marxisme.fr

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