Les immigrants environnementaux en Haïti : une réflexion de travail social

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Le dilemme du travail social réside dans son substrat de la philosophie de bénéficence pour se limiter aux actions d’urgence alors qu’il se pose l’exigence de diagnostic. Tout serait porté à la prédominance de l’objet et se centrer sur les carences, la misère de la réalité et l’homme dépossédé dans une perspective assistancialiste. Les situations post-catastrophiques devraient être un terrain privilégié à l’urgence. Aussi l’idéologie humanitaire de type urgentiste considère-t-elle cette situation comme un désert social tel est un cas de figure évoqué par Pirotte et Husson (2000). L’adversité est généralement culpabilisée dans une vieille tradition chrétienne.

Passons au thème retenu par les promoteurs de l’activité de réflexion, soit le Groupe de Recherche et de Réflexion en Travail Social (GRATS) : Le rôle du Travail social et des travailleurs sociaux en situation post-séisme et post-cyclonique : cas des populations du grand sud. D’où un projet de formulation qui renvoie implicitement à une multitude d’attentes des uns ou des autres, tout comme celles des institutions humanitaires et des sinistrés en détresse. La société définit des rôles à ses membres. Aussi la profession ne définit -elle pas l’option à faire face aux politiques sociales et à son tour, le système social, non plus n’est intéressé à la définition la plus précise du rôle à occuper part le Travailleur social ou la Travailleuse sociale. Cet aspect se traduit dans une moindre reconnaissance juridique et sociale de la profession.

Les problèmes auxquels confrontent actuellement les TS peuvent se situer à peu près dans cette imprécision et cette ambiguïté, le refus de reconnaitre son image de professionnel qui offre l’assistance, une tendance au bureaucratisme, au spontanéisme et a l’empirisme, trouvant comme solution la déviation des solutions préfabriquées. En effet l’action du travailleur social ou de la travailleuse sociale se réalise à l’intérieur du pole Nécessité et satisfaction de nécessités ainsi que les moyens utilisés et la résultante par rapport aux objectifs atteints et liés à la profession elle-même, pour pouvoir participer tant à la construction qu’à l’organisation de la société.

Le présent exposé donne lieu à évoquer des enjeux épistémologiques et méthodologiques de l’intervention en situation d’urgence post-catastrophique et post cyclonique, aborder le travail social face aux vulnérabilités environnementales en Haïti et finalement comprendre la société haïtienne comme étant génératrice de migrants environnementaux. Avant tout, « le travail social se définit comme une praxis scientifique avec des méthodes d’observation et de mise à l’épreuve clairement délimitées et inhérentes à un champ d’action concret : l’homme intégral, ses formes de comportement et surtout ses institutions sociales et éthiques, tout en visant à satisfaire toutes ses aspirations. Comme profession, le travail social se fonde dans la reconnaissance de l’existence de la dignité humaine et de la capacité de promouvoir au moyen de procédures propres, aider les individus, groupes et communautés à se valoriser par eux-mêmes pour atteindre un développement intégral avec emphase sur des aspects que requiert l’aide » selon l’approche de Sandoval Trujillo de l’Association Nationale Mexicaine des Ecoles de Travail Social (Alayon,1987:28).

Ce positionnement correspond bien au processus que représente les situations post catastrophique et post cyclonique pendant lesquelles les sujets sont enclins à être demis de leur dignité humaine eu égard à l’idée de camionnage de l’aide apportée et par le fait de percevoir le milieu comme un désert social. Dans le cas de l’intervention, plusieurs attitudes se présentent à savoir l’action de médiateur, le paternaliste, le catalyseur ou le gestionnaire. Toutefois la perspective critique exige un effort d’aller au-delà de l’apparent et capter la richesse humaine et les capacités qu’à l’homme ou la femme à pouvoir s’organiser et se mobiliser de telle sorte qu’a garantir la tache de promotion des capacités.

En Haïti, c’est le paternalisme qui caractérise les expériences d’intervention en situation post catastrophique et post-cyclonique, des années 1950, soit à l’implantation des premières organisations caritatives comme Care et CRS (Catholic Relief Services) après le passage du cyclone Hazel puis le Service Chrétien après le cyclone Flora en 1967 entre autres, à nos jours, à la suite du violent séisme du 14 aout 2021 dans la Péninsule du Sud. Dans le cas du paternalisme de l’urgence, les droits sociaux sont moins reconnus néanmoins la satisfaction des besoins est garantie en utilisant des formes détournées qui font dominer l’action de bienfaisance et le contrôle social. L’aide sociale s’associe à l’humanitaire et se justifie dans la gestion des catastrophes.

Aussi les programmes humanitaires tendent -ils à s’installer à plus long terme en lieu et place de projets de développement voire la reconstruction sociale. Ce qui établit une hiérarchie à partir de laquelle des actions en situation de catastrophes sont de l’ordre de résidus ou de miettes sociales. L’intervention se limite généralement aux effets spectaculaires en marge de tout effort de systématisation de la gestion de l’aide d’urgence. C’est la logique du camionnage dans tous les secteurs santé, distribution d’eau, abris provisoires, appui psychosocial. La recherche systématique de causes du problème reste au second plan ainsi que les considérations sur l’histoire des victimes et des affectés, la situation de précarité et de dépendance installée ne saurait contribuer qu’à reproduire les populations en des éternels assistes. Comment sans soutien financier, des populations peuvent-elles occuper un logement permanent ni sans assurance en cas de désastres.

La délimitation du champ d’intervention du Travailleur social ou de la travailleuse sociale n’est pas une garantie aux pratiques d’amateurisme. Ce qui profite aux organisations quand il s’agit d’administrer les traitements salariaux et sociaux. Le service tend à être réduit à une pratique répétitive dans les simples contacts avec les gens, le suivi du projet et la sensibilisation. Ce qui est en contraste à l’aspect ontologique du travail social tel que ressorti dans la définition de départ. Le personnel est identifié comme facilitateur, animateur, moniteur ou organisateur communautaire. On les appelle aussi inspecteur, officier, superviseur ou agent. Les strictes taches pré définies par les institutions priment. Bien souvent, le social reste figé et statique. Les facteurs reproducteurs de la pauvreté ne sont pas pris en compte. Les services sociaux dont le travailleur social administre sont la base matérielle à partir de laquelle se développe une action idéologique, politique, et éducative. Aussi les relations TS et usagers se personnalisent-elles et leur caractère de classe est masqué. Apparemment elles se présentent comme des relations humanitaires qui légitiment le mieux les intérêts des opérateurs d’aide dans les institutions.

Les visites de terrain, la rencontre des groupes, les discussions sur les projets, la distribution de l’aide, la supervision et le suivi ne sont pas considérés comme des démarches systématiques. Car la culpabilisation des individus, les causes naturelles sont entre autres centrales dans l’analyse du milieu. Les causes et les conséquences se confondent. L’échec est généralement attribué aux contraintes physiques, l’ignorance des individus et la faible participation de l’Etat. Ces organismes misent sur le volontarisme pour compenser les couts de l’intervention. Ce qui ne saurait être inscrit dans une dynamique professionnalisante.

En termes de perspective, il y a une nécessité d’articuler urgence-réhabilitation-développement et reconstruction, En d’autres termes, les interventions doivent se diriger vers 1) le ponctuel, les déficiences et les déficits de services humains et sociaux avant et après le sexisme ;2) l’existant, soit la récupération critique de l’histoire des populations et leurs atouts potentiels à développer leur projet de bienêtre. A cette phase, le travailleur social ou la travailleuse sociale joue le rôle de médiateur/médiatrice ;3) le structurant, soit la mise en place de politiques sociales suite a des actions de plaidoyer, en mettant emphase sur les possibilités concrètes de promotion de la décentralisation et de la participation conséquentes. La profession se doit une reconnaissance légale et sociale dans la division professionnelle en Haïti.

Se démarquer de l’idéologie urgentiste est une perspective critique qui aide à aller au-delà de l’apparent en tenant compte des vulnérabilités environnementales au fondement de l’habitat suivant la logique rentière de la globalisation capitaliste. De la colonisation espagnole de l’ile d’Haïti en passant par l’occupation américaine de 1915-1934, l’aménagement du territoire donne lieu à la précarisation et la dégradation de l’environnement lui-même. Les populations sont objet de culpabilisation par rapport à leur sort et à la précarité de l’habitat dictée par une logique structurelle de rentes, profitables aux classes dominantes locales et les acteurs du capital international. Le pillage de nos ressources forestières en complicité avec des multinationales est révélateur de ce qui est advenu comme conséquences dont l’érosion, la précarité de l’habitat, la pollution et j’en passe. Un pays essentiellement à vocation forestière avec à peu près 15% de terres à vocation agricole et cultivables, par la force des choses, se voient écorchés dans les 45% dans le cadre d’une pratique d’agriculture de survie axée sur les vivres, en pentes, et préjudiciables à la protection de l’environnement lui-même.

On assiste aussi à des cadres extrêmes de concentration ou la promiscuité dans les grandes villes par rapport à la dispersion voire l’isolement de l’habitat rural. Dans les deux cas, le mimétisme prévaut dans le mode d’aménagement et les constructions qui sont loin de garantir la sécurité physique sinon exhiber le prestige dans une perspective consumériste. Aussi le béton et le fer forgé deviennent-ils achalandés. Des risques sont imminents dans cette débandade en matière d’aménagement de territoire. Par exemple, la pollution de nos sources pour être limitrophes de constructions anarchiques et aux déversements des excrétas. Des incendies aussi incontournables avec de grandes difficultés d’évacuation avec la présence de bidonvilles ou de l’habitat précaire. L’établissement de constructions sur des pentes de plus de 30 degrés d’inclinaison sont monnaie courante, ce aux yeux des autorités locales qui délivrent les permis de constructions. On s’imagine ce qui pourrait se passer au morne l’Hôpital traversé par l’une des failles. L’axe Gressier, Carrefour et Pétion-Ville pourrait se convertir en hécatombe. On constate l’anticipation de la sociologue responsable de CIAT pour prendre des dispositions dans le cas des menaces de destructions du Cap-Haïtien au passage d’un risque dont des études scientifiques ont déjà indiqué de cas de figure de l’ordre catastrophique. N’en parlons pas du volcan La Vigie dans le voisinage de Ville-Bonheur ou Saut d’Eau, qui est encore dormant depuis près un million d’années selon les scientifiques. Il faudrait planifier le long terme et ne se laisser impuissant dans l’action de prévention anticipatrice et les pratiques de créativité. A se rappeler que l’ile d’Haiti, dans sa formation géologique est le résultat de la présence de deux iles volcaniques et leur recollement par suite de mouvements tectoniques (Holly, 1999).

Les vulnérabilités environnementales du territoire d’Haïti sont un construit. Il existe fréquemment dans la région des menaces auxquelles on doit se prévenir contre des dégâts extrêmes du fait d’un aménagement de territoire précaire dicté par des rentes. D’où une situation génératrice de migrants environnementaux dans la République de Port-au-Prince, puis dans des mégapoles capitalistes pour nous situer dans la lignée de Godard (1991). L’aide d’urgence est la certes pour atténuer mais aussi le paternalisme de l’urgence tel qu’installé ne fait qu’assurer la reproduction des vulnérabilités comme mécanisme.

*Conférence / débat du Groupe de Réflexion et d’Action en travail Social. Rôle du Travail Social/des Travailleurs sociaux en situation post-séisme et post-cyclonique : cas des populations du grand sud.

CP: LIH2021

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