En Haïti, entre l’aide humanitaire et la dignité humaine ; un fossé se creuse

Un groupe de personnes touchées par le séisme du 14 août 2021 attendant à l’entrée de la mairie de Camp-Perrin.
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Ce texte est une adaptation de la dissertation de Régine BAPTISTE en article. Celle-ci a été écrite en octobre 2021, dans le cadre de la cinquième édition du concours de textes et de reportages sur les droits de la personne organisé par l’Office de la Protection du Citoyen (OPC) sous le libellé « Comment peut-on concilier l’aide humanitaire et la dignité humaine en cas de catastrophe naturelle en Haïti. » Il a été l’un des trois textes à avoir reçu la Prime de consolation.

Dans la matinée du 14 août 2021, Haïti a été frappé par un séisme de magnitude 7.2 sur l’échelle de Richter, provoquant dans trois départements du pays (Sud, Grand’Anse, Nippes) d’innombrables dégâts humains et matériels. Trois jours plus tard, la tempête tropicale Grace s’abat sur le pays, aggravant un peu le tableau de l’urgence. Dans les jours qui suivent ces événements, des membres de la population des autres départements, organisés par petit groupe, ont apporté leur solidarité aux populations touchées.

Étant en situation post catastrophe-naturelle, cette solidarité a progressivement fait place à l’aide humanitaire, qui est fournie dans le cadre des rapports qu’entretient Haïti avec d’autres pays. Ce qui se fait en général par le biais des organisations internationales qui interviennent dans la gestion de l’état d’urgence humanitaire dans des situations de catastrophes naturelles. L’implication de ces ONGs, dit-on, se fonde sur un ensemble de facteurs faisant d’Haïti un pays extrêmement vulnérable (d’ailleurs cinquième au niveau mondiale[1]). On regroupe dans cet ensemble, des facteurs naturels et des facteurs sociaux et environnementaux. La première catégorie fait mention de la localisation géographique du pays qui est limitrophe aux deux plaques tectoniques d’Amérique du Nord d’une part, et calquée sur la trajectoire des cyclones et ouragans d’autre part. La deuxième regroupe la dégradation de l’environnement, la situation de l’habitat, la faiblesse de l’État, la précarité économique de la population.

De là étant, l’aide humanitaire est organisée et réglementée suivant, un ensemble de principes, allant de la non-discrimination des personnes, du respect de la personne humaine au respect de la culture et autres. Ces principes, visant à respecter la dignité des populations touchées bénéficiant de cette assistance humanitaire, s’agencent autour de la logique de l’aide. Laquelle logique se rapporte à une intervention palliative : prévenir et soulager la souffrance humaine (Hardcastle et Chua : 1998) par la prise en charge des besoins les plus immédiats.

Par ailleurs, un fait nous amène à remettre en question l’articulation de la logique palliative de l’aide avec le respect de la dignité humaine. Dans la foulée de catastrophes naturelles éprouvées par Haïti (une centaine sur ces cent dernières années selon le PNGRD (élaboré en 2019), le pays a reçu de nombreuses aides humanitaires. Pourtant au lendemain d’une aide reçue, les conditions de vie des populations touchées s’aggravent amplement, et laissent une plus grande marge de vulnérabilité au passage du prochain phénomène naturel. En effet, les vulnérabilités économiques s’agrandissent, les conditions d’habitat deviennent plus précaires et fragiles. Des études menées après des situations de catastrophes naturelles enregistrent cet état de fait. De plus, de manière plus immédiate, on observe et entend des personnes assistées, qu’elles se plaignent du cadre dans lequel l’aide est fournie ainsi que de la qualité des produits distribués. En ce sens n’y a-t-il pas des limites à cette forme de dignité humaine prescrite par l’aide humanitaire, quand celle-ci est donnée dans un cadre qui ne fait pas honneur aux victimes et ne leur permet pas de dépasser leur situation d’assisté ? Quel est le fondement d’une aide qui part de la vulnérabilité des populations et qui les laisse dans une plus grande vulnérabilité à sa cessation ? Quelle possibilité de respect de la dignité humaine reste-t-elle alors à l’aide humanitaire dans le pays ?

De la problématique de la dignité humaine en Haïti

Le principe de la dignité humaine n’a pas toujours été le principe fondamental des droits de l’homme, c’est-à-dire un pilier juridico-légal et une composante de l’ordre public. Celui-ci a traversé les préoccupations et les discussions autour de la vie, des relations interpersonnelles, de l’essence de l’homme depuis l’Antiquité. Ainsi pour Cicéron, cette dignité émane d’une essence traduite par la préséance de la raison chez l’homme, qui de fait est absente chez les animaux. Ce qui l’amène à penser que l’homme se comporte et doit se comporter d’une manière articulée à cette essence. Cela étant, la satisfaction unique des besoins physiques ne porte pas l’homme vers sa dignité.  Avec les philosophes des lumières, la dignité humaine devient un postulat, un principe établi dans la collectivité. Aujourd’hui, celle-ci a perdu son sens d’application dans la collectivité telle qu’elle le revêt jadis, pour devenir une composante fondamentale des droits de l’homme ; ou tout homme doit être considéré comme une personne à part entière, égale à tout autre. Toutefois, pour Christophe Menke (2009), l’approche est tout autre, l’ensemble des droits humains (droit à la santé, droit à l’éducation, droit au logement décent, droit à l’alimentation, etc.) ne sont qu’au contraire les composantes qui opérationnalisent/matérialisent la dignité humaine. Cela dit, toute action construite autour de cette dernière doit passer par le respect et la promotion des droits humains.

S’agissant alors de la population haïtienne, cette notion renvoie à une dimension d’autodétermination et d’autonomisation. En d’autres termes, la dignité est, à la perception des Haïtiens, cette essence (capacité intrinsèque) qu’a l’homme de penser sa vie de par lui-même et avec ses propres moyens, sans avoir à attendre de l’autre qu’il le fasse à sa place, et sans avoir à recourir à des jeux mesquins. C’est ainsi que dans des situations de mendicité, un haïtien, une Haïtienne arrive à se concevoir indigne d’être homme (moun). Le mot « endijan » utilisé pour qualifier les mendiants, les sans-abris, les laissés-pour-compte traduit en effet cette situation d’indignité ou le concerné ne peut pas se prendre lui-même en charge. C’est dans cette même logique que les Haïtiens/Haïtiennes recevant des produits de premières nécessitées dans le cadre de l’aide humanitaire se plaignent de ne pas être des soufrisken[2]. Cela témoigne que cette approche de l’aide, en ne leur permettant pas de dépasser leur vulnérabilité dans le contexte de l’urgence, est jugée blessante, humiliante, et dégradante. Ainsi, par la matérialisation de l’approche palliative, la population haïtienne particulièrement les populations affectées se voient traitées comme endijan. Ceci n’est pas sans fondement quand on considère la perception internationale de l’État en Haïti.

De l’État à la population : un impossible rapport de dignité

L’État en Haïti est nommé dans la perception internationale avec des termes les plus dégradants et indignes tels que : inapte, incapable, faible, voyou et j’en passe. Étant incapable, celui-ci a donc besoin d’être assisté et aidé pour aller vers le développement. D’où l’émergence de la notion et du champ d’application de l’aide au développement dont l’aide humanitaire n’est qu’un sous ensemble. Cependant en approchant l’État en Haïti de plus près, une tout autre lecture est possible.

Dans la conception présentée plus haut, l’incapacité de l’État est traduite par la déchéance des institutions et appareils étatiques et la non-implication de celui-ci dans les domaines de la vie sociale de la population. De ce fait, l’aide au développement passe par deux couloirs, un destiné au renforcement du fonctionnement des appareils administratifs et l’autre destiné aux secteurs sociaux passant par les services des organisations internationales, des organisations non gouvernementales à visée humanitaire.

Cette position soutenue par l’aide au développement dissimule un fait dont l’hypothèse suivante soulève : La conception de l’État en Haïti comme étant un État faible est cette lecture du centre capitaliste pour dissimuler son avantage et intérêt par rapport à la place d’Haïti dans la division internationale du travail. Laquelle place est de soutenir et de créer un cadre à la faveur de la croissance du capital international (Julien, 2018). Haïti open for business, slogan du gouvernement Martelly-Lamothe, n’a été qu’une politique d’application de cette fonction. Un auteur tel que Fred Doura a opérationnalisé, plus tôt, cette place, lorsqu’il met en avant les zones franches avec les bénéfices et privilèges qui y vont aux pays investisseurs, et parallèlement l’état de dégradation économique du pays. (Doura, 2003)

De plus, cette conception de l’État comme incapable, induit à une intégration de ce discours et une pratique politique conforme à ce dernier. Et, le champ du social soustrait des responsabilités de l’État fait de celui-ci un simple agent exécuteur -de programmes élaborés par les multinationales- (Op.cit., 2018), dépourvu ainsi de sens humain et de justice sociale. Ainsi cette inexistence de l’État comme organe d’arbitrage et de cohésion sociale donne lieu à la mise en place de mécanismes de paupérisation et de vulnérabilisation de la population. Cela implique dans ces conditions, un impossible rapport de l’État à la population qui puisse acheminer vers la dignité humaine, et par ricochet une impossible implication de celui-ci dans la mise en place d’un cadre où l’aide humanitaire puisse être fournie avec dignité. Ce qui explique son acceptation de cette forme d’aide palliative calquée sur la prédominance des besoins immédiats, entretenant ainsi sa reproduction.

Carte distribuée par l’ONG Good Neighbors dans la commune de Camp-Perrin suite au séisme du 14 août 2021. Plus d’un mois après, soit le 20 septembre 2021, la dame détenant la carte, se plaignait de n’avoir jamais revu les représentants de l’ONG.

L’aide humanitaire : approche et cadre de distribution

L’aide fournie par les acteurs impliqués dans la gestion de l’urgence humanitaire, de par sa conception, met l’accent principalement sur les besoins immédiats de la population à savoir la nourriture, l’eau potable, la santé, l’hygiène. Les rapports effectués sur la gestion d’urgence comme le COUN font mention de la fourniture des produits de base et d’autres matériels nécessaires pendant les opérations de secours, mais jamais de mise en place de mécanisme pouvant permettre à la population d’assurer la reproduction de sa vie. En dépit du fait que le plan national de gestion des risques de désastre a accordé quelques lignes à la réduction des vulnérabilités, rien n’est effectué en ce sens dans la réalité concrète.

Ainsi, à la suspension de l’aide, les populations affectées n’arrivent pas à se rebondir et à organiser leur vie dignement. Il en résulte de la pauvreté, de la mendicité et des personnes dans un besoin continuel d’être assistées. En ce sens, la prise en compte unique par l’aide des besoins quotidiens en cas d’urgence humanitaire, ne favorise pas (dans la conception haïtienne) la dignité humaine dans la mesure où elle laisse l’aidée avec sa main tendue au prochain samaritain qui veuille bien lui donner quelques miettes. Cette approche assure donc la pérennisation de l’aide humanitaire et la reproduction de l’assisté. Ce dernier peut être vu comme synonyme d’endijan, au regard de la seule visée de l’aide qui consiste à passer les besoins les plus primitifs pendant un certain temps, et au regard du cadre dans lequel elle est fournie.

Lors de la distribution de l’aide humanitaire dans le contexte du séisme 12 janvier 2010, nous avons pu observer le cadre de distribution des produits fournis par l’aide. Des cartes sont distribuées au préalable, de façon à organiser la distribution des kits s’effectuant un peu plus tard. Ainsi, la population s’aligne pendant des heures au soleil attendant de recevoir les cartes, dont la quantité est souvent insuffisante par rapport à l’effectif des personnes présentes. Ce cas de figure se présente aussi à la distribution des kits ou les gens en viennent souvent aux mains. Ce qui revient à dire que l’aide va dans la majorité des cas à ceux qui déploient le plus de force physique.

Dans des travaux de terrain de LIH Media (du 19 au 24 septembre 2021), pour observer et saisir la dynamique de l’urgence humanitaire, dans le contexte post-séisme dans le Sud, ce même cadre a été mentionné.  Ce qui crée des situations de tension, d’échanges de coups, d’échanges de faveurs sexuelles, d’exclusion de groupes physico-vulnérables, de renforcement de la domination masculine bref d’indignité. On peut illustrer ce fait par la déclaration de plusieurs femmes dans le département du Sud relatant que des kits de provision alimentaire ont été envoyés du haut d’une automobile vers une foule de personnes. Ce cadre de distribution ne prend pas en compte la dignité humaine, dans sa dimension hétérogène, compte tenu des groupes de populations les plus vulnérables.

En vertu du droit international et de l’élaboration des chartes relatives à l’aide humanitaire, plusieurs groupes de populations ont été retenus comme étant vulnérables. On peut citer à cet effet les femmes, les enfants, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, et les minorités ethniques. En ce sens, lors de la gestion de l’urgence humanitaire ces catégories doivent être considérées particulièrement de manière à adapter l’aide à leurs conditions d’existence. En revanche, parmi ces groupes, deux sont les plus importants à savoir les enfants et les femmes du fait qu’ils dominent en effectif et ont un besoin spécifique de protection et de sécurité. Toutefois, les femmes en sont doublement vulnérables, d’une part au regard de leur situation de pauvreté, d’autre part au regard de leur condition de femmes (plus susceptibles d’être contraintes à des sévices sexuels). Pourtant la gestion de l’urgence humanitaire ne crée aucun cadre à la prise en charge spécifique de ces catégories de population. Il n’est mentionné nulle part dans le rapport du COUN (4 septembre 2021) d’actions posées à leurs intentions.

Le relèvement de la dignité ou la mise en place de mécanismes de reproduction d’une vie décente en Haïti

Tout compte fait, l’aide humanitaire dès sa conception jusqu’à sa distribution ne donne pas lieu à un possible respect de la dignité humaine. Certains facteurs tels la perception haïtienne de la dignité humaine, la fonction de l’État à l’échelle internationale, la conception palliative de l’aide humanitaire, le cadre de distribution et la non-prise en compte des groupes de populations vulnérables, ne favorisent pas leur conciliation. Cela étant, il ne s’agit pas de chercher à concilier l’aide humanitaire avec ce principe de droit sur papier, vu que de par sa conception elle n’arrive pas à faire éprouver le sentiment d’être traité avec dignité chez ceux et celles qui la reçoivent. Alors qu’il n’existe pas de dignité humaine en dehors du fait de le sentir en soi, dans la manière dont l’autre nous traite (Boni, 2006).  

Il en revient dans ce cas de transformer l’aide humanitaire en aidant les populations affectées à se refaire leur dignité par la mise en place de mécanismes qui tendent vers l’autonomisation. Ceci d’ailleurs, devrait particulièrement prendre en compte les couches paysannes et populaires vu que ces catégories non seulement sont les plus touchées par les catastrophes naturelles, mais vivent déjà dans la vulnérabilité économique et sociale. C’est à nous autres, sensibles à la question des droits de la personne, conscients et désireux de porter des réponses concluantes au relèvement de la dignité des Haïtiens et Haïtiennes (en cas de catastrophes naturelles) de nous impliquer ainsi que dans une perspective préventive des risques de désastres.


[1] Selon le bureau des Nations Unies pour la réduction des risques et désastres (UNISDR)

[2] – Ce mot traduit dans ce contexte le fait qu’une personne demande, attend, ou reçoit d’une autre des miettes de nourriture, et souvent dans un cadre qui la rabaisse. 

Un groupe de personnes touchées par le séisme du 14 août 2021 attendant à l’entrée de la mairie de Camp-Perrin.
Un groupe de personnes touchées par le séisme du 14 août 2021 attendant à l’entrée de la mairie de Camp-Perrin.

Crédit photo : Claude Ardy Julien

Bibliographie

  1. Christophe, MENKE. « De la dignité de l’homme à la dignité humaine, le sujet des droits de l’homme ». Trivium, 3/2009, consulté le 11 octobre 2021 URL: http//journal.Openedition.org/trivium/3303
  2. Claude Ardy, JULIEN. « L’Etat faible en Haïti, l’épistémè post sismique », Academia.edu, 2018, consulté le 11 octobre 2021
  3. De Rohan J. HARDCASTLE & Adrian T.L CHUA. « Assistance Humanitaire : pour un droit à l’accès aux victimes des catastrophes naturelles », revue internationale de la croix rouge, no 832, 1998
  4. Évaluation de la situation du pays cinq (5) ans après le séisme du 12 janvier 2010. RNDDH. Rap/A15/No01. Janvier 2015
  5.  Évaluation de la sécurité alimentaire d’urgence Post Matthew. EFSA. Mai 2017
  6. Fred, DOURA. Économie d’Haïti : dépendance, crises et développement, Les éditions DAMI, Montréal, septembre 2003
  7. Plan national de gestion des risques et de désastres (PNGRD). 2019-2030
  8. Rapport d’étapes du centre d’opérations d’urgence national, COUN, samedi 4 septembre 2021
  9. Sandrine REVET, « les organisations internationales et la gestion des risques et des catastrophes naturelles », Les Etudes d’Etudes de Recherche Internationale du Centre (CERI), 2009
  10. Tanella BONI, « La dignité de la personne humaine : De l’intégrité du corps et de la lutte pour la reconnaissance », 2006/3(no 215) pages 65 à 76

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