Le Carnaval haïtien entre le culturel et la politique !

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Le carnaval est une fête populaire qui ne tient compte pas de la catégorie sociale, du critère d’âge, du niveau économique, de la question de couleur des festivaliers. Tout le monde se mêle sous la poussée de forts décibels en quête de jouissance. Le carnaval haïtien est surtout caractérisé par des défilés de bandes à pied, des chars allégoriques, des chars musicaux et des écoles de danses. C’est un évènement qui attire des milliers de visiteurs à l’intérieur et à l’extérieur du pays et qui tend à occuper de plus en plus de place dans le panthéon culturel haïtien.  Pendant les trois jours gras, les festivaliers se déhanchent sous le coup de forts décibels des DJs[1] ou des groupes musicaux. Cependant les activités pré-carnavalesques sont commencées quatre (4) à cinq (5) semaines avant le déroulement des festivités. Ces dimanches pré carnavalesques sont surtout l’occasion pour les discs jockeys (DJ) de mettre en valeur leur talent, en jouant diverses meringues des groupes musicaux et en mettant leur touche dans le mixage. Le carnaval, en plus d’être un moment de défoulement populaire, mais c’est aussi l’occasion pour les groupes de s’affirmer. Le déroulement des festivités carnavalesques implique des défilés des écoles de danse, des bandes à pied, des porteurs de tradition, des chars allégoriques et des groupes musicaux.

Le Carnaval considéré comme l’un des plus grands évènements culturels célébrés en Haïti est réalisé chaque année pendant les trois (3) jours gras précédents le carême chrétien au niveau de l’Église Catholique. Les observateurs sont presque unanimes à reconnaître que le carnaval est l’une des plus grandes manifestations culturelles du pays. L’organisation des festivités carnavalesques implique les débours de fortes sommes d’argent, ce qui fait du carnaval un évènement de haut porté économique politique et culturel. Pendant longtemps, l’organisation des festivités carnavalesques était complètement de la responsabilité de l’Administration communale de Port-au-Prince. Sous l’autorité de l’administration communale de Port-au-Prince, le déroulement des festivités carnavalesques se faisait naturellement au Champs-de-Mars haïtien. Durant ces dernières années, le carnaval tend à gagner en grandeur, vu le développement d’une telle activité et son importance sur le plan politique, économique et culturel, son organisation est passée de l’administration communale à un comité national. La participation des secteurs publics et privés fait du carnaval un évènement national. En ce sens, la ville de Port-au-Prince n’est plus le lieu unique du déroulement des festivités des trois jours gras. On a vu sous la présidence de Joseph Michel Martelly[2] la délocalisation du Carnaval national avec la réalisation d’une première édition dans la Métropole du Sud aux Cayes en 2012, une autre au Cap-Haïtien en 2013 et une autre aux Gonaïves en 2014. Le président Jovenel Moïse successeur du président Michel Martelly a suivi les traces de son mentor et son prédécesseur en organisant à son tour plusieurs éditions de carnaval en dehors de la ville de Port-au-Prince, notamment dans la ville du Cap et dans la métropole du Nord-Ouest dans la ville de Port-de-Paix. 

Quels sont les avantages et les désavantages de déplacer le Carnaval?

En dehors de toute autre considération, le fait de délocaliser le déroulement des festivités carnavalesques d’un site à un autre n’aurait pas posé de problèmes. Il serait même de bon ton d’explorer les richesses culturelles d’Haïti en présentant les potentialités touristiques des différentes régions du pays, en organisant des activités.  Dans ce cas, le carnaval aurait servi de tremplin aux habitants du pays, de la diaspora et des touristes étrangers de connaitre davantage le pays. Au contraire de vendre les potentialités des différentes villes du pays, nous nous laissons prendre dans le piège de plaire à un groupe ou à un autre, en levant un beau matin et de dire que nous allons organiser le carnaval dans une ville sans une préparation au préalable, ça risque de ternir l’image de toute une région. Cependant, si nous voulons vendre les potentialités économiques, culturelles, artistiques d’une ville cela demande une certaine préparation et ne peut pas se faire du jour au lendemain. Comment peut-on parler de Carnaval des Gonaïves, si dans le parcours nous voyons que les mêmes groupes musicaux qui se défilent à Port-au-Prince ou encore les mêmes artisans de Port-au-Prince qui se déplacent pour aller vendre leurs produits aux Gonaïves. Un carnaval aux Gonaïves doit mettre en valeur les produits locaux de la ville. La construction des stands ou des chars ne doivent pas une copie conforme de ce qui se fait à Port-au-Prince, à Jérémie ou aux Cayes. La réalisation d’un si grand évènement demande toute une planification. À ce stade des débats, il faut considérer le carnaval comme le cycle d’un projet avec ses différentes composantes.  II faut pouvoir capable de répondre aux questions suivantes : Quelle est l’opportunité d’organiser le carnaval dans telle ville ou dans telle autre ?  Quels sont les préparatifs à mettre en place pour le réaliser ? Quels sont les dispositifs de gestion à mettre en place pour le réaliser ? Quel bilan pourra-t-on tirer de la réalisation d’une telle activité ? Si nous parvenons à répondre à trouver une ou des réponses à ces différentes questions, nous serons en mesure de faire une meilleure planification.

De la nécessité de la création d’un Institut National du Carnaval ou la mise sur pied d’un comité permanent de gestion des festivités carnavalesques.

Le déroulement des festivités carnavalesques est l’un des rares évènements ou les troubles politiques, les catastrophes naturelles et mêmes les crises économiques n’empêchent pas à son organisation dans le pays. Cependant, son mode d’organisation n’est pas exempt de tout reproche. Les faiblesses constatées dans ce domaine l’empêchent de jouer son véritable rôle dans le panthéon du patrimoine culturel haïtien. D’abord, il a fallu quelques semaines seulement avant le déroulement des festivités pour que l’on connaisse véritablement le thème retenu pour l’année en cours et que c’est seulement pendant cette même période que le gouvernement nomme par arrêté présidentiel le comité d’organisation du carnaval. Comment peut-on demander à un groupe de produire une meringue carnavalesque seulement à quelques semaines du déroulement des festivités ? Or, depuis après la période des fêtes de fins d’année, certains groupes sont déjà rentrés en studio pour produire leur meringue, car le carnaval est d’abord une compétition entre les différentes meringues. Du point de vue économique, il n’y a pas de véritables chiffres sur les retombées économiques de l’organisation de telles festivités. Dans une situation de marasme économique et de déficit budgétaire le gouvernement haïtien peut-il continuer à investir dans l’organisation d’un tel évènement sans mesurer son impact ? À ce sujet, nous croyons qu’une restructuration du mode d’organisation du carnaval doit passer nécessairement par la mise en place de l’Institut National du Carnaval. L’instauration de cet Institut nous permettra de conserver certaines valeurs en voie de disparition dans le secteur par la création d’un musée du carnaval pour la conservation des objets carnavalesques, il nous permettra de faire une meilleure organisation des festivités. C’est en ce sens seulement que nous pourrons parler un jour du carnaval national.

Chebert LINDOR

Mastérien en Histoire, Mémoire et Patrimoine (UEH)


[1] Discs Jockeys

[2] Président de la République d’Haïti de 2011 à 2016

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