Avec la reconnaissance du viol, la sexualité devient-elle un espace d’émancipation pour des femmes ?

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« Le viol est éminemment sexuel si les hommes violent les femmes, c’est précisément parce qu’elles sont socialement femmes, ou encore parce qu’elles sont « le sexe », c’est-à-dire des corps qu’ils se sont appropriés ».

Plaza, Monique. 1978. « Nos dommages et leurs intérêts », Questions féministes, No 3, pp. 93-103.

En novembre 2021, plusieurs organisations de femmes et féministes à travers le pays, dont BRA FANM, ont donnéle coup d’envoi aux seize (16) jours d’activisme contre les violences faites aux filles et aux femmes en Haïti. Ce lancement s’inscrit, depuis des années, dans le cadre du 25 novembre qui est la journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes, un phénomène qui est saisit dans certaines enquêtes tant internationales que nationales. Par exemple, l’Enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services (EMMUS_III) a souligné que 30 % des femmes haïtiennes en union ont déclaré avoir subi au moins une des formes des violences. Durant cette période d’activisme, nombreux sont des individus et organisations qui en profitent, à travers les réseaux sociaux, pour mettre le projecteur sur les violences sexuelles, et surtout le viol en Haïti.

En fait, cette sensibilité visant à dénoncer et condamner avec la plus grande véhémence le viol, même sous le toit conjugal, ne résulte pas du naturel. Elle est concomitante de la reconnaissance sociale et légale du consentement comme principe ultime de légitimité des pratiques physiques de la sexualité.

En effet, le viol (particulièrement le viol conjugal) n’a pas toujours été considéré comme problème social qu’il faut dénoncer et sanctionner. Certaines sociétés ne l’ont pas connu et jusqu’ici certaines civilisations se tardent encore à le reconnaître. Comme l’a souligné Foucault (1976), avec sa notion de dispositif d’alliance développée dans le tome 1 Histoire de la sexualité, dans certaines sociétés dites « traditionnelles », la légitimité de la pratique physique de la sexualité est fonction du lien ou du statut entre les partenaires. Ainsi, le statut de mari ou de / « Mouche » donnait à l’homme le plein droit sur la sexualité de sa femme, vécue par cette dernière comme une obligation parmi d’autres. C’est en ce sens que certains féministes (Tabet 2004 ; Guillaumin 2016) parlent de services sexuels des femmes à l’égard des hommes.  Et pour s’assurer de ce service, ces derniers usent, selon Guillaumin (2016), de la contrainte à travers l’agression et le viol. Ainsi, la question de dénonciation du viol succède la naissance d’une sensibilité nouvelle liée à une autre représentation de la femme dans l’accomplissement de l’acte sexuel. Elle doit dire son mot pour que l’acte soit légitime, au lieu de le subir tout simplement. De ce fait, nous sommes passé-e-s de « femmes objets » vivant une sexualité pensée et orchestrée par des hommes aux « femmes sujettes » capables de décider oui ou non des rapports sexuels avec un homme.

Cette nouvelle sensibilité ne vient pas d’une volonté divine, elle est liée aux différents combats et travaux des femmes et féministes sur la question de la domination masculine et la sexualité. En fait, l’une des revendications des luttes féministes à côté des luttes pour la réappropriation des corps, par les moyens de l’avortement et de l’accès aux moyens de contraception, est la libre disposition de leur corps et de leur sexualité. Ces dénonciations et ces luttes menées pour la reconnaissance juridique et politique du viol ont largement reconfiguré les débats sur la sexualité à une époque où les violences sexuelles, le viol conjugal, le harcèlement sexuel demeuraient ignorés et non criminalisés. C’est dans cette lignée qu’on trouve des travaux qui conceptualisent les violences contre les femmes comme mécanisme de contrôle social (Hanmer, 1977), les violences sexuelles, dont le viol, comme un moyen visant à assurer le contrôle des femmes, de leurs corps et de leurs sexualités (Debauche et Hamel, 2013). Pour Plaza (1978 : 97) justement, le viol est éminemment sexuel : « […] si les hommes violent les femmes, c’est précisément parce qu’elles sont socialement femmes, ou encore parce qu’elles sont « le sexe », c’est-à-dire des corps qu’ils se sont appropriés. ». Ainsi, par leurs travaux et leurs luttes, ces femmes féministes entendent rendre le viol à la fois visible et inacceptable.

En Haïti, les dénonciations de la violence faite aux femmes et aux filles remontent selon Narcisse (1997) à la fin de l’occupation américaine d’Haïti. Et depuis, plusieurs regroupements de femmes n’ont cessé de lutter pour la criminalisation du viol et pour l’élargissement de son terrain (public et privé). Ainsi, en 2002, ces organisations de femmes, dénonçant les violences sexuelles, se sont regroupées en une plateforme nationale : la Coordination Nationale de Plaidoyer pour les droits des femmes en Haïti (CONAP).

En 2003, une concertation tripartite a été mise sur pieds par le gouvernement haïtien contre la violence faite aux femmes et aux filles, en vue de définir les priorités de l’intervention et maximiser son ampleur. À partir de cette concertation, deux années plus tard, soit en 2005, un Plan national de lutte contre la violence faite aux Femmes a été élaboré.

Aujourd’hui, ce principe de consentement sexuel semble être connu et accepté au point que la législation de certains pays -progressivement- intègre cette évolution touchant le principe de légitimité des rapports sexuels entre deux ou plusieurs partenaires. Comme c’est d’ailleurs le cas d’Haïti lorsque le gouvernement de l’époque a publié un décret le 11 août 2005 qui, en son article 2, qualifie de crime tout viol, consommé ou tenté, à l’encontre d’une personne. En fait, ce décret modifie l’article 278 du Code pénal haïtien. Il stipule ce qui suit : « Quiconque aura commis un crime de viol, ou sera coupable de toute autre agression sexuelle, consommée ou tentée avec violence, menaces, surprise ou pression psychologique contre la personne de l’un ou l’autre sexe, sera puni de dix ans de travaux forcés ».

Dans un tel contexte, tout ceci laisserait à croire que les femmes -par cette nouvelle possibilité à discuter et à négocier leur consentement au moment des rapports sexuels – arrivent à libérer leur corps et leur sexualité de la domination des hommes, c’est-à-dire, du contrôle masculin comme il a été question dans le cadre de la sexualité de statut où tout rapport sexuel imposé par le conjoint était perçu ou vu comme un des devoirs conjugaux.

Dans cet article, en tenant compte d’autres travaux, comme ceux de l’anthropologue Paola Tabet (2001) et Michel Giraud (1999), qui mettent en exergue le rapport asymétrique que les hommes et les femmes entretiennent à la sexualité et en représentations et en conduites en Haïti, nous voulons voir si réellement le consentement sexuel donne aux femmes le plein contrôle de leur sexualité et du coup la possibilité de la délier du contrôle des hommes. Nous y verrons également comment certains hommes et femmes, auxquels nous avons eu de discutions autour du sujet, vivent-ils /elles le consentement dans leurs relations affectives.

De la singularité de la sexualité humaine.

La sexualité humaine n’est pas donnée d’avance ni n’obéit pas à un cycle de reproduction de l’espèce à l’instar de la sexualité d’autres espèces. Elle est, contrairement à la sexualité animale qui obéit à la nature et à l’instinct naturel, une donnée historique et culturelle. C’est-à-dire, ce qu’on désigne sous le nom de sexualité représentations, pratiques, gestes, significations change dans le temps et dans l’espace. Par exemple, certaines pratiques qui étaient autrefois considérées comme pathologiques sont devenues des pratiques sexuelles de prédilections et sont conseillées par certaines institutions qui les réprimandaient avant, dont la sexualité solitaire ; alors que d’autres pratiques qui étaient considérées comme normales sont perçues aujourd’hui comme perverses et immorales, c’est le cas de la pédérastie et de la sodomie  dans la Grèce antique. Car pendant une époque, en Grèce, les pédérastes étaient respectés et très influents dans les arènes politiques et militaires (voir Germain& Langis, 1990). C’est en ce sens que le sociologue Bozon (2002, 2009) a souligné qu’en ce qui concerne la sexualité humaine, elle n’est pas permise à n’importe qui, dans n’importe quel lieu ni à n’importe quelle durée. Autrement dit, tout est appris et présenté sous la forme de scripts sexuels dans le sens utilisé par les sociologues américains Gagnon et Simon (1973) lorsqu’ils mettent en évidence les idées d’apprentissage social et de développement d’un savoir-faire sexuel. C’est-à-dire, dans la sexualité, le corps des hommes et des femmes n’agit ni par hasard, ni par instinct et ni par nature ; mais il [le corps] fait ce qu’il sait parce qu’il l’a appris, et sait ce qu’il fait. Ainsi, la sexualité humaine est dépouillée de son mystère et de son exceptionnalité pour devenir un produit de société.

En effet, la sexualité humaine est aussi un lieu de significations. C’est-à-dire, nul ne peut avoir recouru à la sexualité sans avoir donné un sens à ses actes. Elle est donc une construction sociale. Par conséquent, elle est un lieu de manifestations des rapports de pouvoir qui structurent le monde social, dont le sexe en particulier à en croire la sociologue Legouge (2013). C’est en ce sens, la chercheuse Leila Slimani (2007) a soutenu, dans son roman intitulé Sexe et mensonge : la vie sexuelle au Maroc, que dans nombreuses civilisations, c’est par le biais de la sexualité que la domination masculine se reproduit. Ce qui signifie que la sexualité n’est pas un objet apolitique ni un terrain neutre, mais un espace de domination et d’émancipation ; elle permet à l’homme de prendre contrôle du corps de la femme tout comme le patron a pris le contrôle de la force de travail de l’ouvrier. C’est pourquoi, depuis quelque temps, certain-e-s chercheur (e-s) féministes comme Guillaumin (1978) avec sa notion sexage et Tabet (2001) avec son continuum de l’échange économico-sexuel, ont mis l’accent sur l’appropriation et expropriation de la sexualité des femmes par des hommes. Et la famille est le lieu rendant possible cette appropriation. Et pour ce faire, certains hommes recourent aux violences sexuelles, dont le viol qui est un outil de contrôle du corps et de la sexualité des femmes.

En fait, dans tout système patriarcal, tel est développé par Delphy (1999) dans l’ennemi principal, le comportement des hommes est caractérisé par une propension à dominer la femme, à la considérer comme inférieure, à la tenir à l’écart des affaires publiques et à la contrôler sur le plan sexuel. Et à côté de la culpabilisation et la négation du plaisir féminin comme a souligné Vance (1984), le viol est l’un des moyens utilisés pour prendre le contrôle à la fois du corps de la femme et de sa sexualité. À ce moment, le corps des femmes est devenu un objet sexualisé à s’approprier à tout moment. Ce qui rejoint l’approche de Plaza (1978 : 92-103) lorsqu’elle avance que le viol est éminemment sexuel.

Cependant, il faut souligner que le viol conjugal n’a pas toujours existé et cela n’existe pas dans certaines cultures. En effet, le viol, selon nous, est avant toute chose, une violation des normes de la légitimité des relations sexuelles entre deux ou plusieurs partenaires. Le consentement. Toutefois, cette norme est nouvelle, c’est-à-dire nous sommes à l’ère de la sexualité consentie qui remplace la sexualité statutaire. Dans cette dernière, le viol conjugal n’existepas comme infraction.

Avec le viol pénalisé,la sexualité serait devenue un lieu d’émancipation de la femme, ou encore s’échapperait de ce que Bourdieu traduit sous la notion de : domination masculine. C’est ainsi, qu’aujourd’hui, dans nombreux pays, les femmes arrivent à s’affranchir de la sexualité comme obligation pour se considérer comme des sujettes sexuelles. C’est en fait ce changementde paradigme de légitimer des rapports sexuels qui produit le viol comme infraction. Et ce changement de paradigme résulte, bien entendu, des luttes au niveau des rapports sociaux entre les sexes.

Le consentement ou le principe de légitimité des rapports sexuels.

La question du viol renvoie à la question de la légitimité des relations sexuelles entre les partenaires. Et cette légitimité est tournée autour du consentement, c’est-à-dire l’action de consentir, d’accepter la réalisation de l’acte.  Autrement dit, tout acte sexuel avec une personne non consentie, même sa conjointe, est un viol. Ainsi, pour dire comme le sociologue Jacques Marquet (2004), nous vivons à l’ère d’une nouvelle normativité sexuelle qui se traduit par une passation de sexualité statutaire à une sexualité consentie. Si dans la première, la sexualité de statut, c’est le statut des conjoints qui légitime l’acte sexuel, alors dans cette ancienne normativité, la femme a une obligation sexuelle envers son homme (mennaj/mari), son « Mouche  ». Cependant dans la sexualité consentie, c’est le consentement qui légitime une relation sexuelle.

Au fait, ce changement de paradigme, qui résulte des luttes des femmes pour la réappropriation de leurs corps et pour subvertir des rapports sociaux de sexe, s’il n’élimine pas les rapports de domination entre les hommes et les femmes, dépasse certainement les frontières des relations de pouvoir. Ainsi, nous nous demandons : comment les hommes vivent-ils ce changement ? Et par quels moyens les femmes expriment-elles leur consentement, étant donné qu’il ne s’exprime pas de façon formelle ?

Des hommes et des femmes face au consentement.

Comme nous l’avons déjà mentionné, nous avons eu plusieurs discussions libres avec des pairs et aussi des etudiant.es sur la notion de consentement lors des relations sexuelles avec un partenaire. Au cours des discussions, nous avons mis l’accent sur leur attitude face à cette nouvelle normativité sexuelle faisant du consentement le principe qui légitime tout acte sexuel, tant entre conjoint-e-s ou qu’entre simples partenaires.

En effet, tous les hommes, à qui nous avons parlé lors de ces discussions, perçoivent le consentement comme étant normal ; certains vont plus loin pour dire qu’il s’agit d’une condition indispensable. Autrement, ils pensent qu’il faut avoir l’accord de leur partenaire avant une relation sexuelle. Cela représente pour certains, un signe de respect l’un envers l’autre et de la dignité de sa partenaire et pour d’autres l’acception de l’opinion d’autrui, car, la fille a-t-elle aussi son opinion concernant l’acte sexuel. Toutefois, cela peut poser problème dans le cas où la femme ne consentirait pas la relation sexuelle deux à trois fois consécutives.  L’un des hommes avec qui nous avons discuté a expliqué ceci : «Quand ça arrive plusieurs fois, je prends le temps pour la prévenir que la prochaine fois, elle doit éviter de rentrer dans ma chambre si elle n’est pas sûre» ; pour d’autres, cela constitue un grand problème et pensent qu’il est préférable de quitter la relation.

Et en ce qui concerne les stratégies utilisées pour avoir ce consentement, si certains hommes vont de façon directe, c’est-à-dire, ils demandent à leur partenaire de faire l’amour avec eux sans faire de caprice. D’autres préfèrent recourir au charme, c’est-à-dire à des gestes et actions visant à plaire à leur conjointe et d’autres utilisent la parole visant à leur convaincre ou à leur persuader.

Et, en ce qui a attrait aux femmes, le consentement est une obligation pour qu’il ait l’acte sexuel. Ceci leur permet, selon eux, de retirer leur corps ainsi que leur sexualité sous la domination des hommes et en même temps de troubler le Patriarcat. Ce qui rejoint Delphy (1999), citée plus haut. Ainsi, pour ces femmes, seul le consentement peut donner à quelqu’un l’accès à leur corps dont elles sont propriétaires. C’est selon elles un pas vers l’égalité homme-femme en ce qui concerne la sexualité. Toutefois, le consentement pour elles ne renvoie pas à une chose mécanique. Il peut se manifester par des gestes, des paroles et surtout par la prise de l’initiative. Pour certaines femmes, quand elles ont dit oui pour acte sexuel, elles ne font aucun geste répulsif quand leurs partenaires prennent l’initiative.

Maintenant, ce consentement des femmes est-il suffisant pour subvertir les rapports sociaux de pouvoirs donnant aux hommes le contrôle du champ de la sexualité afin de donner aux femmes le plein contrôle sur leur corps et leur sexualité ? Permet-il à toutes les femmes de négocier leur corps et leur sexualité ?

En fait, si le consentement ouvre la voie à la négociation de la sexualité par les deux sexes. En d’autres termes, si ce principe prétend remettre à la femme la clé de sa sexualité, il n’élimine pas pour autant le contrôle de la sexualité par les hommes. En effet, jusqu’alors, la sexualité des hommes et des femmes en Haïti en particulier, pour reprendre le concept du sociologue Michel Giraud (1999), est encore soumise à un double standard de représentation et de comportements sexuels varié selon le sexe de l’individu. C’est-à-dire, d’une part, les femmes sont appelées et contraintes à se limiter dans leurs rapports sexuels ; et à penser leur sexualité du champ de l’amour. C’est en ce sens que pour Bozon (2002) la majorité de femmes est soumise à une sexualité relationnelle, c’est-à-dire une sexualité tournant vers le registre de l’affectivité et la conjugalité. En cas de dérogation, la fille fera face aux stigmates de « Cholin », « Cho », de « putain », de « prostituée », ou d’autres stigmates visant tout simplement à la rappeler qu’elle est une femme et le cadre social de sa sexualité.  À en croire Pheterson (2001 : 129) : « La menace du stigmate de putain agit comme un fouet qui maintient l’humanité femelle dans un état de pure subordination. Tant que durera la brûlure de ce fouet, la libération des femmes sera en échec ».

Et d’autre part, les hommes quant à eux sont poussés à avoir une sexualité plus récréative. Ils bénéficient beaucoup plus de liberté que les femmes en ce qui concerne la sexualité ; et par   conséquent, ils peuvent en avoir autant qu’ils désirent, car leur sexualité est tournée vers la satisfaction d’un besoin dit physiologique et d’un besoin de prouver qu’il est un « vrai » homme. En ce sens, André, travaillant sur la sexualité dans l’espace caribéen souligne ce qui suit :

 « L’homme n’est pas libre de ne pas avoir de maîtresse. Une obligation sociale dont le groupe d’amis […] est le porte-parole – et de façon implicite, sur le mode du « compréhensif », la mère. Que l’homme déroge à cette obligation, qu’il affiche une fidélité trop voyante, il encourt le risque de la dérision […], voire l’insulte : makomè ! »

De plus, à côté de ces asymétries concernant les représentations de la sexualité des femmes et des hommes dans la société, il nous faut regarder, même de façon synthétique, les conditions socio-économiques de la majorité des femmes haïtiennes tant dans milieu rural que dans le milieu urbain. Cela nous permettra de mettre en exergue sur certains déterminants socio-économiques pouvant, selon nous, servir de goulots d’étranglement au libre consentement des femmes. Cela nous permettra également de revoir la découverte de Tabet (2004) concernant la sexualité de certaines femmes en Haïti. Elle dit à ce propos :

« À Haïti, la ressource essentielle de la femme (sa richesse ou sa ‘‘terre’’), c’est son sexe.  Ce qui est mal vu [en Haïti] ce n’est pas qu’une femme fasse commerce de sa sexualité, c’est qu’elle le fasse avec plusieurs hommes en même temps, et surtout c’est qu’elle n’en fasse pas du tout commerce, c’est-à-dire, qu’elle se donne pour rien».

Tabet (2004)

Et pour elle, cet échange se matérialise à travers la coutume du « plaçage » où généralement l’homme fournit à sa maîtresse une demeure et subvient économiquement aux besoins de sa maîtresse et des enfants qu’ils pourraient avoir, en échange de lequel elle lui doit fidélité, bien que l’homme puisse avoir d’autres partenaires.

En fait, en Haïti, les femmes représentent 52% de la population en général avec une plus forte représentation en milieu urbain. Dans cet article, situation de la femme haïtienne, ses besoins, droits et responsabilités, écrit par Fred Doura (2018) concernant la classe des femmes dans l’économie en Haïti, nous avons repéré des informations éclairantes sur les conditions des femmes haïtiennes. Par exemple, en Haïti, l’espérance de vie des femmes est de 54 ans. En ce qui concerne la question éducative, 67,5% de ces femmes souffrent d’analphabétisme. Et en ce qui a trait à l’exploitation économique, 33% des fillettes de 10 à 14 ans travaillent déjà et le salaire perçu par les femmes (dans le secteur formel) est 40% inférieur à celui des hommes ; la grande majorité des femmes occupent les activités du secteur informel de l’économie sociale et solidaire.

Ces données nous donnent de façon succincte une vision sur les conditions socio-économiques des femmes ; et aussi sur comment les femmes sont mal classées dans le champ économique. Alors ce classement défavorable constitue un handicap pour la femme dans les différents champs, dont la sexualité.

Ces rapports sociaux de classe et de sexe sont associés et structurent la sexualité, et la sexualité des femmes et des hommes. C’est, en considérant cette relation que Tabet soutient que le sexe de la femme est sa ressource essentielle en Haïti.

Conclusion

Le consentement parce que déplacé la logique de légitimité des relations sexuelles devrait conduire à la libération de la sexualité des femmes du contrôle en donnant au groupe social de femmes le plein contrôle de leur corps et de leur sexualité. Surtout, la violation du principe de consentement constitue une infraction majeure, punie par la loi pénale haïtienne dans la catégorie de crime. Cependant, en considérant, d’un côté les conditions socio-économiques des femmes qui entravent leur autonomie et leur indépendance dans la société ; et d’un autre coté les dissymétries auxquelles sont soumises les représentations et les comportements sexuels des hommes et des femmes dans la société, nous arrivons à la conclusion suivante : si le consentement et la criminalisation du viol ouvrent la voie aux femmes pour pouvoir revendiquer une sexualité libérée de la domination masculine, elles n’éliminent pas pour autant les déterminants sociaux et les rapports sociaux de pouvoirs qui affectent leur attitude et leur comportement à propos de la sexualité. Par conséquent, dans la majorité des cas, ce consentement serait un consentement contraint.

Frantz E. Manchiny Petit Jean MESIDORT
frantz0477@gmail.com

1 Comment

  1. La bataille des femmes très souvent négligée en Haïti. Cette négligence à l’égard des victimes n’est elle pas due à une absence de culture juridique ?

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